UN AUTRE TEMPS - http://rolpoup1.zeblog.com/ <body>

UN AUTRE TEMPS




Taming List Preview <body>



rolpoup


Catégories



<h3></h3>

ERF Antibes/Vence :

Église réformée de France à Antibes, Cagnes-sur-Mer et Vence

Prédications :

Prédications / Dimanches et fêtes

Côté KT :

Catéchisme


Billets


Pages

Calendrier

Et puis...



Rechercher


Compteurs

Fils RSS

 -
 -

Page précédente / Page suivante

<a name='e412977'></a>

Marc 5, 21-43

Par rolpoup :: dimanche 28 juin 2009 à 10:30 :: Dimanches & fêtes

 

 

 

 

 

 

 

 

“Jeune fille, lève-toi”

 

 

 

Ézéchiel 18, 21-32

Psaume 30

2 Corinthiens 8, 7-15

 

Marc 5, 21-43

21  Quand Jésus eut regagné en barque l'autre rive, une grande foule s'assembla près de lui. Il était au bord de la mer.

22  Arrive l'un des chefs de la synagogue, nommé Jaïros : voyant Jésus, il tombe à ses pieds

23  et le supplie avec insistance en disant : "Ma petite fille est près de mourir ; viens lui imposer les mains pour qu'elle soit sauvée et qu'elle vive."

24  Jésus s'en alla avec lui ; une foule nombreuse le suivait et l'écrasait.

 

25  Une femme, qui souffrait d'hémorragies depuis douze ans

26  - elle avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins et avait dépensé tout ce qu'elle possédait sans aucune amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré,

27  cette femme, donc, avait appris ce qu'on disait de Jésus. Elle vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement.

28  Elle se disait : "Si j'arrive à toucher au moins ses vêtements, je serai sauvée."

29  À l'instant, sa perte de sang s'arrêta et elle ressentit en son corps qu'elle était guérie de son mal.

30  Aussitôt Jésus s'aperçut qu'une force était sortie de lui. Il se retourna au milieu de la foule et il disait : "Qui a touché mes vêtements ?"

31  Ses disciples lui disaient : "Tu vois la foule qui te presse et tu demandes : Qui m'a touché ?

32  Mais il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela.

33  Alors la femme, craintive et tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité.

34  Mais il lui dit : "Ma fille, ta foi t'a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal."

 

35  Il parlait encore quand arrivent, de chez le chef de la synagogue, des gens qui disent : "Ta fille est morte ; pourquoi ennuyer encore le Maître ?"

36  Mais, sans tenir compte de ces paroles, Jésus dit au chef de la synagogue : "Sois sans crainte, crois seulement."

37  Et il ne laissa personne l'accompagner, sauf Pierre, Jacques et Jean, le frère de Jacques.

38  Ils arrivent à la maison du chef de la synagogue. Jésus voit de l'agitation, des gens qui pleurent et poussent de grands cris.

39  Il entre et leur dit : "Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L'enfant n'est pas morte, elle dort."

40  Et ils se moquaient de lui. Mais il met tout le monde dehors et prend avec lui le père et la mère de l'enfant et ceux qui l'avaient accompagné. Il entre là où se trouvait l'enfant,

41  il prend la main de l'enfant et lui dit : "Talitha qoum", ce qui veut dire : "Fillette, je te le dis, réveille-toi !"

42  Aussitôt la fillette se leva et se mit à marcher, — car elle avait douze ans. Sur le coup, ils furent tout bouleversés.

43  Et Jésus leur fit de vives recommandations pour que personne ne le sache, et il leur dit de donner à manger à la fillette.

 

*

 

Ce texte intercale un récit à un autre pour une raison bien précise. La clé de cela est dans la précision "douze ans" : la femme est atteinte d'une perte de sang depuis douze ans. La jeune fille a atteint ses douze ans. C'est l'âge où dans la tradition biblique un enfant atteint la maturité, la responsabilité, par la bar-mitsva, pour un garçon comme Jésus revendiquant à douze ans son autonomie devant Dieu face à ses parents ; l'équivalent pour une fille comme le montre notre récit. Or cela est une véritable mort pour les parents, ici pour le père Jaïros, appelé à être une sorte de Jephté laissant sa fille à Dieu seul — la perdant en la consacrant, mais pour qu’elle vive.

 

Le fait que Jésus croise cette femme qui perd son sang depuis douze ans, l'âge de la jeune fille, n'est pas dû au hasard. C'est pour Jésus, en chemin vers la fillette, un signe de ce qui va se passer. Cela dans le cadre de la solidarité des êtres humains. La femme devient comme la mère, au sens large, de la fillette. Comme pour dire, en écho anticipé d’une parole qui retentira plus tard : « femme voici ta fille, fille, voici ta mère ». Il s’agit déjà de rien moins que d’une résurrection !

 

L'accession de la fillette de sa vie d’enfant devant Jaïros à sa vie de femme devant Dieu suppose ce signe : la guérison de la femme ; le double miracle sera pour une guérison des deux femmes de la servitude de la biologie, de la chair, pour accéder à la vie de l’Esprit ; et pour la fillette, libération de sa dépendance de son père, Jaïros, chef de communauté religieuse de plus. La jeune fille revit, droite devant Dieu, exorcisée de toute peur.

 

Connaissez-vous le conte La belle au bois dormant, de Charles Perrault — lui-même connaissait-il ce récit de l'Évangile ?

 

Il était une fois un roi et une reine qui étaient si fâchés de n'avoir point d'enfants, si fâchés qu'on ne saurait dire. Enfin pourtant la reine devint grosse, et accoucha d'une fille : on donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu'on pût trouver dans le pays (il s'en trouva sept), afin que chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables.

 

La fée, les fées, comme un monde spirituel et mystérieux ; un monde ambigu que ce monde où la fillette n'est pas entrée, monde dangereux, qui attend la proclamation de la victoire du Christ.

 

Après les cérémonies du baptême, la compagnie revint au palais du roi, où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille fée qu'on n'avait point priée parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour et qu'on la croyait morte, ou enchantée. Le roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept pour les sept fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents.

 

Voilà une fée blessée, qui ne se remet pas d'un cycle de la vie qui va bientôt l'en exclure. Elle vieillit. La naissance de la fillette en est le signe. Sa féminité est blessée. Sa féminité en saigne continuellement : on ne se guérit pas de l'irrémédiable, le temps qui blesse, se ruinerait-on auprès des médecins et souffrirait-on beaucoup de leur fait, comme le dit le texte de l’Évangile quant à la femme. — Exclue, impure, selon la Loi, comme une mauvaise fée, une sorcière, son contact souille ce qu’elle touche. Mais, chose miraculeuse, le contact de Jésus, plus fort, purifie ce qu’il touche ! Jésus la guérira au prix de sa renonciation à sa blessure anonyme, renonciation qui renverse sa transgression, quant à l’impureté, en acte de foi. Elle l'a touché, il l'a su, sa guérison publiée la sort de l'anonymat de sa blessure. Mais on n'en est pas encore là.

 

Une des jeunes fées qui se trouva auprès d'elle l'entendit grommeler, et jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla, dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer autant qu'il lui serait possible le mal que la vieille aurait fait.

Cependant les fées commencèrent à faire leurs dons à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle du monde, celle d'après qu'elle aurait de l'esprit comme un ange, la troisième qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait, la quatrième qu'elle danserait parfaitement bien, la cinquième qu'elle chanterait comme un rossignol, et la sixième qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments à la perfection. Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit en branlant la tête, encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.

 

Préfiguration de la croix — au temps de la venue du sang, ici sang comme celui de la femme qui perd son sang — ou de la blessure d'un fuseau —, l'enfant meurt, ou plutôt, dit Jésus, elle dort.

 

Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles : "Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n'en mourra pas : il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. La princesse se percera la main d'un fuseau ; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un roi viendra la réveiller."

 

"Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? — dit Jésus. L'enfant n'est pas morte, elle dort." L’enfant de la chair s’en va, l’enfant de Dieu qu'elle est va s'éveiller.

"Je dormais mais je m'éveille : j'entends mon chéri qui frappe", dit le Cantique des Cantiques (ch.5, v.2) — "Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne, ma colombe, ma parfaite ; car ma tête est pleine de rosée ; mes boucles, des gouttes de la nuit."

 

Le roi — disons Jaïros —, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un édit, par lequel il défendait à tous de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi sous peine de mort.

 

Que ne ferait pas un père, ou une mère, pour conserver enfant son enfant.

 

Au bout de quinze ou seize ans — en fait douze ans, on le sait —, il arriva que la jeune princesse courant un jour dans le château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon, où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point entendu parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.

— "Que faites-vous là, ma bonne femme ?" dit la princesse.

— "Je file, ma belle enfant" lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas.

— "Ha ! que cela est joli" reprit la princesse, "comment faites-vous ? Donnez-moi que je voie si j'en ferais bien autant."

Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main, et tomba évanouie.

Alors le roi se souvint de la prédiction des fées, et jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les fées l'avaient dit, fit mettre la princesse dans le plus bel appartement du palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent.

La bonne fée qui lui avait sauvé la vie en fut avertie. La fée partit aussitôt, et on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château.

Voici ce qu'elle fit : elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (hors le roi et la reine), gouvernantes, filles d'honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers. Il crût dans un quart d'heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer : en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des curieux.

Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que ces tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Un vieux paysan prit la parole, et lui dit :

— "Mon prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai entendu dire de mon père qu'il y avait dans ce château une princesse, la plus belle du monde ; qu'elle devait y dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le fils d'un roi, à qui elle était réservée."

Le jeune prince résolut de voir sur-le-champ ce qu'il en était. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'eux-mêmes pour le laisser passer :

 

Jésus s'en alla avec lui ; une foule nombreuse le suivait et l'écrasait. Ses disciples lui disaient : "Tu vois la foule qui te presse et tu demandes : Qui m'a touché ?

 

Il marche vers le château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il continua donc son chemin. Il entra dans une grande avant-cour où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte : c'était un silence affreux, l'image de la mort s'y présentait partout, et ce n'était que des corps étendus d'hommes et d'animaux, qui paraissaient morts. Il traverse plusieurs chambres pleines de gentilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis ; il entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu : une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans — douze ans, en fait, on le sait.

Alors comme la fin de l'enchantement était venue, la princesse s'éveilla ; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre : "Est-ce vous, mon prince ? lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre."

 

Ici, on quitte le conte où le prince épouse la princesse. On le quitte de la façon suivante : c’est dans un tout autre monde que celui qui était prévu par les fées que Jésus fait entrer la fillette. Jésus lui disant "Talitha qoum, jeune fille lève-toi", la fait se lever du sommeil de son enfance, de l’enfance spirituelle, à sa réalité d’enfant de Dieu, passant de la mort à l'ouverture vers la vie. Ce qu’on appelle un saut qualitatif, que même Jaïros n’avait pas prévu !

 

C'est à la liberté de l'Évangile à laquelle d'autres femmes ont accédé à Pâques, que Jésus nous donne, à nous tous, par ces femmes, d'accéder aujourd'hui. Il nous dépouille tous du sommeil de nos dépendances, comme la jeune fille ; de nos fausses espérances, comme celles, peut-être, de Jaïros avant ; de l'amertume de ce que nous aurions perdu, comme la femme qu'il guérit ; et nous dit à tous, dit à nos âmes ensommeillées dans l'oubli de leur Dieu, "jeune fille, lève-toi" : "Je dormais mais je m'éveille : j'entends mon chéri qui frappe !" (Lui) "Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne, ma colombe, ma parfaite; car ma tête est pleine de rosée ; mes boucles, des gouttes de la nuit."

 

 

R.P.

Vence, 28.06.09

 

 

 

Marc 4, 35-41

Par rolpoup :: dimanche 21 juin 2009 à 10:30 :: Dimanches & fêtes

 

 

 

 

 

 

 

 

La tempête apaisée

 

 


Job 38, 1 & 8-11

Psaume 107

2 Corinthiens 5, 14-17

Marc 4, 35-41

Job 38, 1 & 8-11

1  Le SEIGNEUR répondit alors à Job du sein de l'ouragan et dit :

8  Quelqu'un ferma deux battants sur l'Océan
quand il jaillissait du sein maternel,

9  quand je lui donnais les brumes pour se vêtir,
et le langeais de nuées sombres.

10  J'ai brisé son élan par mon décret,
j'ai verrouillé les deux battants

11  et j'ai dit : « Tu viendras jusqu'ici, pas plus loin ;
là s'arrêtera l'insolence de tes flots ! »

 

Marc 4, 35-41

35  Ce jour-là, le soir venu, Jésus leur dit : « Passons sur l'autre rive. »

36  Quittant la foule, ils emmènent Jésus dans la barque où il se trouvait, et il y avait d'autres barques avec lui.

37  Survient un grand tourbillon de vent. Les vagues se jetaient sur la barque, au point que déjà la barque se remplissait.

38  Et lui, à l'arrière, sur le coussin, dormait. Ils le réveillent et lui disent : « Maître, cela ne te fait rien que nous périssions ? »

39  Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence ! Tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme.

40  Jésus leur dit : « Pourquoi avez-vous si peur ? Vous n'avez pas encore de foi ? »

41  Ils furent saisis d'une grande crainte, et ils se disaient entre eux : « Qui donc est-il, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

 

*

 

On sait que l'Église a souvent perçu l'épisode de la tempête apaisée comme signifiant sa propre situation : barque du Christ sur les flots agités de ce monde.

 

Situation plus ou moins réelle selon tel ou tel contexte. L'Église primitive, on le sait, prenait le large, s'embarquant, fragile, face à un Empire romain qui ne lui épargnait aucune violence, aucune persécution. Elle était évidemment fondée à trouver une consolation dans ce texte, dans le récit de ce miracle de Jésus.

 

Les choses étant ce qu'elles sont, l'Église a continué, en d'autres périodes, à faire sienne cette lecture du miracle. L'Église s'est rarement avouée en situation tempérée. Il est vrai que l'inconfort, la menace, la douleur, ne connaissent pas de baromètre objectif. Telle personne subira comme une véritable catastrophe un revers que telle autre jugera insignifiant. Cette subjectivité à l'épreuve est fonction de l'éducation, des influences diverses, de la culture, etc. Cela doit nous conduire à l'humilité.

 

L'écrivain anglais George Orwell, dans son ouvrage décrivant les systèmes totalitaires, intitulé 1984, nous montre un pouvoir policier proche de la toute-puissance, parvenir à force de surveillance à connaître les terreurs intimes de ses sujets. Tel sera terrorisé par les insectes, tel par les incendies, tel par les instruments chirurgicaux, etc. Le héros du livre d'Orwell est terrorisé par les rats. Le pouvoir le sait et utilisera à son égard cet instrument-là de torture, voire simplement de menace de torture, les rats.

 

Ne sachant pas ce qu'endure autrui, nous sommes naturellement tentés de penser que nos épreuves à nous, quand nous en subissons, nos tempêtes, sont les plus menaçantes, suffisamment pour nous laisser au port...

 

Notre Église traverse pour sa part une période, peut-être pas de tempête, mais de difficultés économiques. Avec parfois une certaine propension à s'imaginer être la seule dans cette situation. Si cela est à même d'être rassurant, je peux, connaissant un certain nombre d'autres paroisses, dire que nous ne sommes pas les seuls. Je ne sais pas si c'est vraiment rassurant, non plus que de dire que ce type de problèmes ne concerne pas que l'Église, mais c'est ainsi. Et cela s'accompagne souvent d'une relative baisse des effectifs, qui correspond à une tendance générale, face aux tempêtes ou aux épreuves, au repli cellulaire et individuel, affectif et financier. Épreuve donc, aujourd'hui, — tempête peut-être, demain.

 

Malgré cela, il faut aussi le remarquer, aux yeux du reste du monde, l'Église en Occident et en Europe, et l'Europe en général, apparaissent comme étant dans une situation de confort extraordinaire. Combien de pays où l’on est persécuté pour être chrétiens — avec des bourreaux à l'abri du regard des médias ? Et ici, pour dire à quel point nous sommes de toute façon dans la même mer, il faudrait gratter assez peu pour découvrir que le silence médiatique n'est pas sans rapport avec la présence ou l'absence de matières premières recherchées de notre côté du monde…

 

Dans le même ordre, autre exemple d'inconfort plus significatif que le nôtre, plus besoin de gratter — c’est désormais connu —, l'explosion démographique des bidonvilles des pays du Sud n'est pas sans rapport avec le prix de nos produits de consommation, du café jusqu’au bœuf, que nous souhaitons naturellement maintenir au plus bas, accentuant indirectement un exode vers les villes des petits paysans de nombreux pays — cela sans compter la déforestation servant à cultiver un soja qui nourrit les animaux qui finissent dans nos assiettes, quand ce n’est pas, concernant le même soja, dans les moteurs de nos voitures.

 

Rapport quand même lointain, pourrait-on dire, avec notre tempête à nous ! Sauf que comme opinion publique, il est une façon de pester contre notre tempête, qui du coup n'est pas la nôtre seule, qui incite nos dirigeants à tenter de l'apaiser en faisant, non pas des miracles, mais des démarches, ou des non-démarches, par lesquelles, bien que les intermédiaires continuent à sucrer leur café au passage, les prix octroyés au départ restent bas, ainsi que les conditions sociales, et les déséquilibres mondiaux sont maintenus — ce qui va jusqu'à grossir le chômage chez nous. Sans compter l’épuisement de la planète…

 

Car si on pense ici à la crise économique et financière, on peut dès lors aussi penser à la crise écologique — sans doute primordiale. Si la destruction de la planète et de ses ressources continue à ce rythme, certains avertissent que dans dix ans le basculement pourrait être irréparable. Alors les problèmes engendrés par la crise financière actuelle pourraient même relever de l’anecdote !

 

Voilà que nous avons largement dépassé les difficultés budgétaires de notre Église. Avec pourtant un constat : nous sommes décidément tous dans la même mer…

 

*

 

Tout cela pour nous ramener à notre texte, pour y constater que c'est la mer, précisément, que Jésus apaise, la mer qui est la même pour tous ; il ne propose pas de ramener la barque au bord. Il apaise la tempête en lui donnant un ordre.

 

La mer, dans l'Antiquité, et donc à l'époque de notre récit, a toute une signification, une signification ambiguë.

La mer a certes une dimension positive : par exemple les pêcheurs que sont les Apôtres en tirent leur nourriture. À l’époque, on n’a pas encore détruit ou menacé des espèces entières, et l’équilibre écologique avec.

Mais la mer a alors surtout une signification négative, qui s'exprime dans cette tempête. Toujours menaçante, la mer signifie tout ce qui brave la Création. Seul Dieu peut la dompter et en fixer les limites. La mer a même une dimension de symbolique diabolique. C'est ainsi que, toujours symboliquement, l'Apocalypse annonce le jour où la mer ne sera plus.

 

La mer ramène alors symboliquement à la menace qui pèse aujourd’hui sur la survie de la planète. Menaçante, la mer n'échappe cependant pas au pouvoir de Dieu, au point-même que son Esprit n'est pas étranger à ses agitations. Rappelez-vous la Genèse, le récit de la Création : l'Esprit de Dieu planait à la surface des eaux.

 

Notre texte, lui, parle du vent que Jésus apaise. Souffle de Dieu ou vent créé, esprit angélique ou démoniaque, esprit bon ou mauvais, souffle et vent. L'Esprit de Dieu souffle où il veut, dit Jésus, montrant aux disciples l’action de Dieu, celui qui fixe ses limites à la mer, celui qui donne l'esprit ou le retient, celui qui donne ses ordres à la mer et aux anges et esprits et souffles, mais ne leur fait pas de concessions.

 

*

 

Jésus apaise donc la mer, en se faisant obéir du vent et de la mer qui sont les mêmes pour tous. En montrant la puissance divine à ses disciples, Jésus leur montre aussi que si lui a pouvoir sur la tempête, pour tous, il leur serait mal venu, à eux, de limiter leur foi en son pouvoir aux frontières de l'Église, ou de leur terre d’origine, Israël. Comme Église, c'est jusqu'aux fin-fonds de l'Empire romain, mer hostile, qu'il envoie leur barque.

 

Voilà qui nous ramène à notre tempête à nous, à l’autre bout de vingt siècles, notre tempête elle aussi plus vaste que notre seule barque, voilà qui nous ramène à notre crise économique et sociale, financière, et écologique. La tempête s'apaise pour tous, montre Jésus en réduisant à l'obéissance la mer et le vent ; elle s'apaise pour tous ou ne s'apaise pas.

 

Et ici Jésus pose une interpellation, comme celle du livre de Job percevant la voix de Dieu du milieu de la tempête. On a dit, on le sait, qu'un des aspects de la crise est le repli, cellulaire, individuel, affectif ou financier — après moi le déluge...

 

Au plan religieux, un tel repli s’appelle la secte ou l’intégrisme. On a dit que les Églises en Europe connaissent à peu près toutes, une crise similaire. Crise financière, crise de fréquentation, crise des effectifs, parallèle du chômage.

 

Or, cela n'est pas tout à fait vrai de tous les mouvements religieux. Actuellement, des mouvements religieux prospèrent, ceux qui promettent que demain, on rase gratis.

 

Or, un groupe qui succombe à la tentation sectaire ou intégriste ne prospère que grâce à la tempête. Mal serait venu à ceux vivent ainsi sur le mode du repli identitaire de tenter de l’apaiser. Plus c’est agité ailleurs, plus c’est calme chez nous, dans notre mouvement, et bientôt dans tous les lieux que l’on aura conquis : demain, on rase gratis. C’est qu’en général, là, on n’a jamais vraiment pris la mer, ou on y a renoncé, gesticulant plutôt depuis la plage. Jésus, lui, est dans la barque, au milieu des flots agités, agités pour tout le monde. Et il calme la tempête, pour tous.

 

Mais lorsqu’on voit sa barque être d’une façon ou d’une autre poussée à la mer, on découvre alors à quel point on ne l’avait peut-être pas prise jusqu'alors. Que proposer quand on ne fait que s’exclamer contre le monde ? Le fuir ?

 

Car au milieu des flots, contrairement à ce qu’il en est sur la plage, les choses peuvent s’avérer moins simples. Ce qui est vrai au niveau de l'Église l’est aussi au niveau de la Cité, les Apôtres sont envoyés dans la vaste Cité humaine, la Cité romaine en leur temps.

 

Nous y sommes envoyés aussi. Je vous envoie dans le monde, dit Jésus. Ce qui nous ramène aux pays pauvres, l’immense majorité de l’humanité. Au niveau de la Cité, l'équivalent de la secte existe aussi. C'est là aussi le repli sur soi, grâce auquel en temps de crise, seule la démagogie prospère. Elle n'a dès lors aucun intérêt à voir cesser la tempête. Parce qu'elle prospère grâce à elle, et parce qu'en outre, elle ne l'affronte pas, restant sur la plage.

 

Et quand on découvre que la tempête ne sera évidemment pas apaisée comme cela, on risque de voir simplement couler sa barque qu’on a bien bétonnée… Au rythme de la musique du Titanic : tant que ce n’est que le niveau inférieur qui est sous l’eau, tout va bien !

 

*

 

Dans la situation qui est la nôtre, le miracle de Jésus est un appel :

            - à lui faire confiance : il a pouvoir sur toutes les tempêtes ; en lui est dévoilée notre identité réelle : votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.

            - et, sachant qu'il n'apaise la tempête que pour tout le monde et que notre barque ne peut connaître de paix que quand la tempête est apaisée pour tous, à aller courageusement dans le monde, pour notre humble part, à notre humble place, y vivre de façon responsable, concrète et réaliste, dans la solidarité, et dans un esprit de prière vraiment universelle. Esprit d'ouverture œcuménique qui résiste aux tentations sectaires. Esprit de solidarité qui résiste aux égoïsmes et autres replis.

 

Il ne nous est finalement demandé pas grand chose d'autre que la vigilance et la fidélité dans les petites choses. Mais ce peu de choses nous est demandé. Avec cette promesse : prenez courage, à Dieu obéissent même le vent et la mer de toutes nos crises.

 

 

 

R.P.

Antibes, 21.06.09

 

 

 

Hébreux 9, 11-15

Par rolpoup :: dimanche 14 juin 2009 à 10:30 :: Dimanches & fêtes

 

 

 

 

 

 

 

 

“Par l’Esprit éternel, il s’est offert lui-même”

 

 

 

Psaume 116

Exode 24, 3-8

Hébreux 9, 11-15

Marc 14, 12-26

 

Exode 24, 3-8

3  Moïse vint raconter au peuple toutes les paroles du SEIGNEUR et toutes les règles. Tout le peuple répondit d'une seule voix : « Toutes les paroles que le SEIGNEUR a dites, nous les mettrons en pratique. »

4  Moïse écrivit toutes les paroles du SEIGNEUR ; il se leva de bon matin et bâtit un autel au bas de la montagne, avec douze stèles pour les douze tribus d'Israël.

5  Puis il envoya les jeunes gens d'Israël ; ceux-ci offrirent des holocaustes et sacrifièrent des taureaux au SEIGNEUR comme sacrifices de paix.

6  Moïse prit la moitié du sang et la mit dans les coupes ; avec le reste du sang, il aspergea l'autel.

7  Il prit le livre de l'alliance et en fit lecture au peuple. Celui-ci dit : « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique, nous l'entendrons. »

8  Moïse prit le sang, en aspergea le peuple et dit : « Voici le sang de l'alliance que le SEIGNEUR a conclue avec vous, sur la base de toutes ces paroles. »

 

Hébreux 9, 11-15

11  Christ est survenu, grand prêtre des biens à venir. C’est par une tente plus grande et plus parfaite, qui n’est pas œuvre des mains-c’est-à-dire qui n’appartient pas à cette création-ci,

12  et par le sang, non pas des boucs et des veaux, mais par son propre sang, qu’il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire et qu’il a obtenu une libération définitive.

13  Car si le sang de boucs et de taureaux et si la cendre de génisse répandue sur les êtres souillés les sanctifient en purifiant leur corps,

14  combien plus le sang du Christ, qui, par l’esprit éternel, s’est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache, purifiera-t-il notre conscience des œuvres mortes pour servir le Dieu vivant.

15  Voilà pourquoi il est médiateur d’une alliance nouvelle, d’un testament nouveau; sa mort étant intervenue pour le rachat des transgressions commises sous la première alliance, ceux qui sont appelés peuvent recevoir l’héritage éternel déjà promis.

 

*

 

 

Ce texte de l’Épître aux Hébreux évoque le tabernacle — la tente — nécessairement provisoire, où se célébrait le culte de l’Exode. Une description empruntée à la Torah :

 

Hébreux 9, 1-10

1  La première alliance avait donc un rituel pour le culte et un sanctuaire terrestre.

2  En effet, une tente fut installée, une première tente appelée le Saint, où étaient le chandelier, la table et les pains d’offrande.

3  Puis, derrière le second voile, se trouvait une tente, appelée Saint des Saints,

4  avec un brûle-parfum en or et l’arche de l’alliance toute recouverte d’or; dans celle-ci un vase d’or qui contenait la manne, le bâton d’Aaron qui avait fleuri et les tables de l’alliance.

5  Au-dessus de l’arche, les chérubins de gloire couvraient de leur ombre le propitiatoire. Mais il n’y a pas lieu d’entrer ici dans les détails.

6  L’ensemble étant ainsi installé, les prêtres, pour accomplir leur service, rentrent en tout temps dans la première tente.

7  Mais, dans la seconde, une seule fois par an, seul entre le grand prêtre, et encore, ce n’est pas sans offrir du sang pour ses manquements et pour ceux du peuple.

8  Le Saint Esprit a voulu montrer ainsi que le chemin du sanctuaire n’est pas encore manifesté, tant que subsiste la première tente.

9  C’est là un symbole pour le temps présent: des offrandes et des sacrifices y sont offerts, incapables de mener à l’accomplissement, en sa conscience, celui qui rend le culte.

10  Fondés sur des aliments, des boissons et des ablutions diverses, ce ne sont que rites humains, admis jusqu’au temps du relèvement.

 

Le texte emploie le passé : il renvoie en effet à un sanctuaire du passé (le tabernacle, la tente, du désert). Cela permet à l’auteur de souligner la dimension passagère, comme pour toutes les choses de ce temps, du culte qu’il décrit.

 

Un culte, remarquable mais nécessairement provisoire — tant que dure le monde, mais seulement tant que dure le monde. Or, l’ancien monde est en train de passer, lui et son sanctuaire — tous ses sanctuaires.

 

Ayant décrit le sanctuaire biblique au passé, le texte continue au présent, pour parler de l’office qui s’y déroule, laissant à penser que le sanctuaire devenu le Temple de Jérusalem, n’a alors pas encore été détruit — avant l’an 70, donc.

 

Il n’en emploie pas moins toujours le terme « tente » : comme pour dire que cela est provisoire, donc, comme le monde est provisoire.

 

Une réalité provisoire, ce qui est encore souligné par le fait, connu de tous, que le rituel des offrandes d’animaux est un rituel quoi doit se répéter, y compris celui, pourtant seulement annuel, du Yom Kippour — auquel il est fait allusion ici. Ce rite-ci a lieu un fois par an et il est célébré dans le lieu très-saint, par le grand-prêtre uniquement. Le grand-prêtre doit à cette occasion demander le pardon des fautes du peuple, et de ses propres fautes y compris. Des choses provisoires, des choses de ce temps selon l’Épître aux Hébreux.

 

Ainsi, l’Épître distingue entre les choses terrestres et les réalités célestes — ce « qui n’appartient pas à cette création-ci » — ; et donc : entre ce qui se voit et ce qui existe en profondeur. Ce qui revient à parler de notre présent — notre aujourd’hui, ce temps — d’une part, face aux enfouissements de notre mémoire d’autre part.

 

La stratification des enfouissements du passé rejoint la conception antique des cieux, de mondes et des temps, considérés alors comme stratifiés. Au ch. 1, l’Épître aux Hébreux parle de la Création des « mondes », ou mieux des « temps » — le mot traduit par « les siècles », dans le « Notre Père : « aux siècles des siècles ». Les stratifications de la mémoire.

 

La mémoire ainsi stratifiée, comme les temps, est aussi, on le sait bien, celle des blessures : l’entassement d’un passé qui blesse et qui assaille le souvenir par le rappel des fautes. Or c’est bien ce passé dont le rituel veut dire qu’il est pardonné. Et face aux blessures du passé, à la douleur récurrente, le signe du pardon se fera dans un rituel évoquant douleur et sang : le rituel sacrificiel. Un rituel précieux, mais chargé de cette faiblesse : la transposition seulement symbolique de la douleur dans la mort d’un animal. Et on sait très bien, l’auteur de l’Épître le rappelle, que cela est symbolique, que l’octroi du pardon est au-delà du rite, au-delà du sang des boucs et des taureaux, au-delà de la cendre de la génisse requise pour le rituel.

 

En bref, le Tabernacle céleste, le vrai Tabernacle qu’a contemplé Moïse et sur le modèle duquel il a fait construire le tabernacle historique, est au-delà de ce qui se dit par le rituel accompli dans le tabernacle, ou le Temple. Cela touche à quelque chose de plus enfoui.

 

Ce « lieu » céleste-là, cette « profondeur »-là, au-delà, ou en deçà, des abîmes de notre mémoire, lieu de notre vrai fondement, au cœur de Dieu, lieu d’en deçà, ou d’au-delà des blessures du temps, du péché et de la culpabilité, est le vrai cœur du vrai sanctuaire. C’est là qu’officie le Christ éternellement, c’est là qu’il s’est offert lui-même éternellement (« par l’Esprit éternel »), une seule fois, pour nous guérir vraiment, pour guérir nos mémoires. S’étant « offert lui-même par l’Esprit éternel ».

 

Mourir à tout ce qui blesse est le passage, la traversée des cieux, la traversée des profondeurs de la mémoire, pour l’obtention de la paix. C’est là ce qu’a effectué le Christ, dévoilant le cœur de l’Alliance éternelle, le cœur de l’Alliance avec Abraham, et de la promesse faite à Abraham. C’est en ce sens que la mort du Christ est « intervenue pour le rachat des transgressions » en vue de « l’héritage éternel déjà promis ».

 

*

 

Allons un pas plus loin, pour percevoir plus précisément le bouleversement qu’initie Jésus en matière de sacrifice qui met fin au cycle du péché et de la culpabilité. Je m’en référerai à ce qu’a écrit René Girard sur le sacrifice en rapport avec le mimétisme, l’imitation les uns des autres, et à son rapport avec la violence. Avec le péché et la culpabilité qu’il nourrit.

 

Si deux individus désirent la même chose, dit-il, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. Il suffit d’observer la naissance d’un querelle chez des enfants au sujet d’une queue de cerise, ou ce qui revient évidemment au même d’un jouet publicitaire dans une boîte de lessive. IL suffit qu’il y en ait un pour deux, et que l’un des deux l’ai trouvé intéressant pour que s’amorce une querelle. Qu'est-ce d'autre que le fait d'être plusieurs à le convoiter tel métal jaune — ce désir partagé qui lui donne tant de valeur ? Et on reconnaît là le point de départ de toute querelle, ce que René Girard appelle le « mimétisme », l’imitation les uns des autres dans le désir — ce qui fait que le fautif n'est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c'est), mais celui et ceux qui continuent.

 

L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que Girard appelle la « crise mimétique ») — fruit du péché, qui nous poursuit ensuite par la culpabilité.

 

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l’idée » d’un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l'animal expulsé au désert chargé symboliquement des fautes du peuple selon la Bible).

 

Où on retrouve bien sûr, l’idée de sacrifice. C’est ainsi, précisément, qu’au paroxysme de la crise de tous contre tous peut intervenir ce « mécanisme salvateur » du groupe : le tous contre tous violent peut se transformer en un tous contre un (ou une minorité), qui n’a d’ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un « bouc émissaire » ne se déclenche pas, c’est la destruction du groupe. Pourquoi « mécanisme » ? C'est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même.

 

Plus les rivalités pour le même objet s’exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l’origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et c’est là qu’il se pourra qu’un individu (ou une minorité) polarise l’appétit de violence.

 

Que cette polarisation s’amorce, et par un effet boule de neige, elle s’emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

 

Ainsi la violence à son paroxysme aura tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée – par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c'est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix. C’est la genèse du religieux selon Girard, du sacrifice rituel comme répétition de l’événement violent fondateur.

 

Si les explorateurs et ethnologues n’ont pu être les témoins de semblables faits fondateurs des rites, qui peuvent remonter à la nuit des temps, les preuves indirectes abondent, comme l’universalité du sacrifice rituel dans toutes les communautés humaines et les innombrables mythes les expliquant qui ont été recueillis chez les peuples les plus divers.

 

*

 

Cela a très souvent concerné les juifs, en tant que minorité – pas eux seuls, eux très souvent. Un événement déclencheur et un massacre qui ne peut plus s’arrêter !

 

Phénomène similaire à des époques très récentes, du Rwanda à l’ex-Yougoslavie.

 

Mais l’illégitimité de cette violence va déboucher sur une sorte de réhabilitation des victimes. Pour un « plus jamais ça ».

 

« Plus jamais ça » ! Eh bien c’est précisément ce cycle infernal vers un « plus jamais ça » que les sacrifices rituels mettent entre parenthèse tandis que Jésus y met fin en ne s’y prêtant pas, en ne répliquant pas, en mourant, donc.

 

Une seule solution contre le cycle sans fin de la violence : le pardon, déjà dans nos relations quotidiennes. Ce qui suppose l’acceptation de la violence contre soi — pour la stopper. Jésus acceptant la croix : c’est là sa mission. Peu dans l’histoire ont compris cela, même après Jésus.

 

Jésus est venu pour mettre fin à un cycle infernal qui est tout simplement ce qui empêche l’avènement du Royaume : il est venu stopper le cycle de la violence qui empêche la venue du Royaume.

 

Il se fait lui-même, qui est innocent, la victime qui met fin aux sacrifices par lesquels on détournait provisoirement la violence. Voilà ce que dit, en ses termes à elle, l’Épître aux Hébreux.

 

*

 

Voilà aussi qui donne tout un sens au dernier repas de Jésus, où il annonce sa mort, dans un geste qui fait de sa mort le dernier sacrifice que nous commémorons, pour la guérison de nos mémoires, jusqu’à ce qu’il vienne instaurer le monde d’où il a banni la violence.

 

Marc 14, 12-26

12  Le premier jour des pains sans levain, où l'on immolait la Pâque, ses disciples lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »

13  Et il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez à la ville ; un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d'eau. Suivez-le

14  et, là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître dit : Où est ma salle, où je vais manger la Pâque avec mes disciples ? ”

15  Et lui vous montrera la pièce du haut, vaste, garnie, toute prête ; c'est là que vous ferez les préparatifs pour nous. »

16  Les disciples partirent et allèrent à la ville. Ils trouvèrent tout comme il leur avait dit et ils préparèrent la Pâque.

17  Le soir venu, il arrive avec les Douze.

18  Pendant qu'ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit : « En vérité, je vous le déclare, l'un de vous va me livrer, un qui mange avec moi. »

19  Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l'un après l'autre : « Serait-ce moi ? »

20  Il leur dit : « C'est l'un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat.

21  Car le Fils de l'homme s'en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né, cet homme-là ! »

22  Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »

23  Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous.

24  Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude.

25  En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu. »

26  Après avoir chanté les psaumes, ils sortirent pour aller au mont des Oliviers.

 

 

RP

Vence, 14.06.09

 

 

 

Deut 4, 32-40 - Luc 2, 41-49

Par rolpoup :: dimanche 07 juin 2009 à 10:30 :: Dimanches & fêtes

 

 

 

 

 

 

 

 

“Interroge les jours du début”

 

 

 

Deutéronome 4, 32-40

Psaume 33

Romains 8, 14-17

Matthieu 28, 16-20

 

Deutéronome 4, 32-36a & 39-40

32  Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’humanité sur la terre, interroge d’un bout à l’autre du monde : Est-il rien arrivé d’aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?

33  Est-il arrivé à un peuple d’entendre comme toi la voix d’un dieu parlant du milieu du feu, et de rester en vie ?

34  Ou bien est-ce qu’un dieu a tenté de venir prendre pour lui une nation au milieu d’une autre par des épreuves, des signes et des prodiges, par des combats, par sa main forte et son bras étendu, par de grandes terreurs, à la manière de tout ce que le SEIGNEUR votre Dieu a fait pour vous en Égypte sous tes yeux ?

35  À toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n’y en a pas d’autre que lui.

36  Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour faire ton éducation ; […]

39  Reconnais-le aujourd’hui, et réfléchis : c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre.

40  Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours.

 

*

 

 

Un rapport aux origines à travers un rappel des origines, pour vivre devant Dieu aujourd’hui, tel est le programme que ce texte ouvre pour chacun de nous. Souviens-toi de ses lois, et garde-les : « Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donne, tous les jours. » (Deut 4, 40)

 

Cela se fait de plusieurs façons. Dans la lecture de la Bible, dans l’enseignement du catéchisme, dans les cultes et les cérémonies communautaires.

 

Pour les adolescents, vient le jour où ils sont à leur tour en âge de vivre par eux-mêmes ce que leurs parents ont porté pour eux jusqu’alors dans ce rappel de la délivrance ouverte par Dieu, cette délivrance que commémore la fête la plus importante du judaïsme comme du christianisme, la Pâque. Jésus lui-même, d’abord avec ses parents, puis par lui-même est passé par là. C’est ce que nous rappelle un texte connu de l’Évangile de Luc :

 

Luc 2, 41-49 :

41  Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque.

42  Lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils y montèrent, selon la coutume de la fête.

43  Puis, quand les jours furent écoulés, et qu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem. Son père et sa mère ne s’en aperçurent pas.

44  Croyant qu’il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, et le cherchèrent parmi leurs parents et leurs connaissances.

45  Mais, ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher.

46  Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant.

47  Tous ceux qui l’entendaient étaient frappés de son intelligence et de ses réponses.

48  Quand ses parents le virent, ils furent saisis d’étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse.

49  Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ?

 

C'est le pèlerinage de la Pâque ; le pèlerinage le plus important du judaïsme. En rapport précis avec le texte du Deutéronome que nous venons de lire, sur le souvenir fondateur de notre présent de notre aujourd’hui, et dès lors, de nos lendemains.

 

Au-delà du souvenir familial, il y a cette dimension communautaire qui fait que l’on monte à Jérusalem, au temple. Pour cela, s’il le faut, on marche longtemps sur les routes poussiéreuses — depuis la Galilée, pour Marie et Joseph. On part en groupe, on se découvre en route. C’est l’occasion de sceller des liens aussi. Ainsi, au retour de la fête, on a lié solidement connaissance. Comme une grande famille. Les enfants circulent d'un groupe à l'autre. Le voyage est long. On fait halte, on bivouaque tous ensemble.

 

Dans cette joyeuse cohue, Jésus, peuvent se dire ses parents, est quelque part avec ses copains, et comme eux, il est sous telle ou telle tente. Rien que de très normal. Puis on découvre qu’il n'est pas là du tout ! Pour que toutefois le lecteur ne se trompe pas sur ce qui se passe, Luc précise que Jésus « était soumis » à ses parents.

 

Mais Jésus pourtant est mûr désormais, il a l'âge de la responsabilité devant Dieu, autour de laquelle l'histoire du judaïsme a forgé le rite de la bar-mitsva.

 

Dans la tradition biblique, dès les temps les plus anciens, les enfants au tournant par lequel ils deviennent jeunes adultes, sont déclarés responsables devant Dieu — responsables de ce qu'ils ont entendu jusque là. Responsabilité, c'est-à-dire capacité de répondre ; de répondre à, de répondre de — et notamment répondre de la parole reçue.

 

C'est là ce que le judaïsme appelle « bar-mitsva », ce qui signifie « enfant du commandement ». Dans notre enfance, nos parents sont responsables de notre relation avec Dieu. Puis nous accédons au temps où nous-mêmes devenons seuls responsables devant lui. C'est le passage à l'âge de la majorité religieuse.

 

Jésus aussi est passé par là. Ce jour-là, il se situe devant la parole de Dieu en présence des docteurs de la Loi étonnés. « Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour faire ton éducation » dit le Deutéronome (4, v3. 36). Jésus vient de dévoiler qu’il est au cœur de cette relation intime avec Dieu.

 

Ses parents sont montés à Jérusalem pour la Pâque. Tout le début de l'Évangile de Luc les montre observant strictement la Torah. Scènes ordinaires de la vie religieuse juive. Ici Jésus, atteignant l’âge de la responsabilité religieuse, va exprimer dans tout son sens ce qu'est devenir adulte devant Dieu, unique devant Dieu, par soi-même et non plus par ses parents.

 

Cela correspond à sa parole : « il faut que je m'occupe des affaires de mon Père » : ce qui est une leçon pour ses parents, et aussi pour nous-mêmes — et comme parents et comme enfants. Dépouillé, comme être unique devant Dieu. Jésus s'occupe des affaires de son Père. Et c'est ce que Dieu nous demande aussi. Tous devons devenir adultes par rapport à ceux que nous recevons comme modèles.

 

Il s’agit de vivre dans la lumière, la lumière de la parole de Dieu que l’on a appris à écouter… Comme Jésus. Et pour nous autres, par lui. Jean 8, 12 : « Jésus leur parla de nouveau et dit: Moi, je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »

 

Comme Jésus et, pour nous, par lui. Puisque comme l’annonçait Jean 1, 9 & 12-13 : Il est « la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. […] À tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom et qui sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. »

 

C’est ce qui est être éduqué, « conduit hors de » — hors de la captivité au livre du Deutéronome — ; et aussi hors de l’enfance, et de l’enfance spirituelle, pour être devant Dieu. Et en parallèle, comme parents, il s’agit de laisser être eux-mêmes, face au commandement qu'ils ont appris à connaître, tous ceux que nous tendons à maintenir dans notre dépendance, prolongeant leur enfance, j'ai parlé bien sûr de nos enfants naturels ; cela vaut aussi des enfants spirituels — et cela est vrai aussi concernant tout ce qui peut devenir une chaîne.

 

Ici, s’opère comme une nouvelle étape avec ceux avec qui nous sommes liés, nos proches, nos parents — et aussi nos maîtres, et tout ce qu’on peut imaginer, comme une séparation, qui vaut jusqu’à nos biens et nos propres vies.

 

C'est qu'il n'est de vie à l'image du Christ, de vie en vérité, que sous le regard de Dieu. Et cela suppose, tôt ou tard, l'abandon de tout autre regard dont notre vie serait censée dépendre, pas seulement le regard des parents, mais ce que peut conférer un statut social, ou une position dans la société ou dans l’Église. C’est une devise de la foi réformée : « coram Deo sola fide vivere » — vivre devant Dieu par la foi seule.

 

C'est de cela que Jésus montre l'exemple dans ce texte qui nous le présente au Temple à douze ans. Il vit dans sa chair cet exemple-là, et dévoile par la même occasion qui il est : le Fils de Dieu. Il est par nature ce que nous sommes tous appelés à devenir par adoption.

 

Ici les trois jours de sa disparition revêtent un second sens, annonçant sa résurrection : « proclamé Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts », selon les mots de Paul.

 

Comme Jésus nous en donne l'exemple, devenir enfant de Dieu, c'est-à-dire adulte en Christ, requiert la fin, la mort de toute dépendance, y compris du regard d'autrui, dans la famille et hors de la famille, hors de l’Église et dans l’Église. C’est le départ de la libération par l’Évangile.

 

Cette libération est le fruit de la lumière qu’est l’instruction, toute instruction, et tout particulièrement l’instruction dans la parole de Dieu : « Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi. » (Deut 4, 32)

 

Son appel est accompagné d'une promesse : « c’est le Seigneur qui est Dieu. […] Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donne, tous les jours » (Deut 4, 40)

 

C'est là un don de la foi. Se résoudre à renoncer ; mort à soi-même indispensable pour la naissance d'en haut, la naissance à la liberté. Alors, un monde nouveau, annonce des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, devient possible, un monde de relations humaines reconnaissant l'autre pour lui-même, fût-il son enfant, son père ou sa mère, être créé selon l'image de Dieu, manifestée en Christ et non selon mon image ! Un prochain qui n’est pas limité à nos schémas, mais d’une valeur infinie. Voilà tout un programme, qui n'est pas facultatif : abandonner autrui, à commencer par ses proches, à Dieu. Et, pour cela, nous y abandonner nous-mêmes.

 

« Reconnais-le aujourd’hui, et réfléchis : c’est le Seigneur qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. » (Deut 4, 39)

 

*

 

Nous pouvons alors recevoir tout à nouveau la parole que le Ressuscité donne pour nous à ses disciples : « je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. »

 

Matthieu 28, 16-20

16  Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.

17  Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes.

18  Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : "Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.

19  Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

20  leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps."

 

 

R. P.

Antibes,

Réception KT, 07.06.2009

 

 

 

Jean 15, 26-16, 15

Par rolpoup :: dimanche 31 mai 2009 à 10:30 :: Dimanches & fêtes

 

 

 

 

 

 

 

 

Pentecôte

 

« Il vous fera accéder à la vérité tout entière. »

 

 

 

Actes 2, 1-11

Psaume 104

Galates 5, 16-25

Jean 15, 26-16, 15

 

Actes 2, 2-6

2  Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d’un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie;

3  alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s’en posa sur chacun d’eux.

4  Ils furent tous remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler d’autres langues, comme l’Esprit leur donnait de s’exprimer.

5  Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.

6  A la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.

 

Jean 15, 26-27

26  "Lorsque viendra le Consolateur que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra lui-même témoignage de moi;

27  et à votre tour, vous me rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement.

 

Jean 16, 12-15

12  J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant.

13  lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu'il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.

14  Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera.

15  Tout ce que le Père a est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il prend de ce qui est à moi, et qu’il vous l’annoncera.

 

*

 

 

Quelques quarante jours avant Pentecôte, Jésus annonce, dans ce texte, l’envoi de l’Esprit saint, qui nous le dévoile comme Christ glorifié, pour nous envoyer à notre tour. Cet envoi de l’Esprit saint comme tout à nouveau, lors d’une fête juive de Shavouoth du premier siècle de notre ère, est ce que nous fêtons aujourd’hui.

 

*

 

Cela commence donc, quarante jours avant, par une chose étrange. Alors que Jésus va partir, être retiré à ses disciples, concrètement qu’il va mourir ; il annonce dans ce départ, cette réalité étonnante de la vie de Dieu avec le monde : le signe de son retrait à lui, son absence. Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent — il est ici —, il est aussi étrangement absent, caché, comme l’est aussi le Père — nous ne le voyons pas.

 

Cela signifie plusieurs choses. D'abord qu’il règne, que l'on n'a point de mainmise sur lui, un peu comme ces princes antiques qui exerçaient leur pouvoir en restant toujours cachés de tous, sauf à quelques occasions réservées à leurs proches — cachés derrière une série de voiles. Le rituel biblique exprime cela par le voile du Tabernacle, puis celui du Temple, derrière lequel ne vient, et qu'une fois l'an, le grand prêtre.

 

Ce lieu très saint a son équivalent céleste, comme nous l'explique l'Épître aux Hébreux (8:5) lisant l'Exode (25:40). Temple céleste dans lequel officie le Christ.

 

C'est dans ce lieu très saint céleste qu'il est entré par son départ, au-delà du voile dit l’Épître aux Hébreux, départ avéré à sa mort — ce qui est signifié dans sa Résurrection et son Ascension. Le Christ entre dans son règne et se retire, voilé dans une nuée. Sa croix est alors, comme il l’annonçait, sa glorification : « l’Esprit de vérité vous conduira dans toute la vérité ; [...] Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera » (Jean 16, 13-14).

 

*

 

Le don de l'Esprit est alors la présence de celui qui ne se laisse plus voir, et le partage de sa vie. Jésus présent de façon visible, Jésus dans ce monde, est celui qu’on voulait fixer sur un trône palpable, lors des Rameaux, il est celui qu'on croyait fixer, par la crucifixion ; ou celui dont on voudrait se faire un Dieu commode, saisissable, visible, en somme.

 

Or Jésus manifeste le Dieu insaisissable, invisible, celui qui nous échappe, qui échappe à nos velléités de nous en fixer la forme, d'en faire une idole ! Une telle volonté relève de l’esprit du monde.

 

Mais l’Esprit de Dieu, l’Esprit saint, est celui qui nous communique cette impalpable, imperceptible présence au-delà de l'absence, et nous met dans la communion de l'insaisissable. C'est pourquoi sa venue est liée au départ de Jésus — ce que Jésus vient de dire à ses disciples : « si je ne m’en vais pas, le Saint Esprit, ne viendra pas ».

 

Nous laissant ainsi la place, il nous permet alors de devenir par l'Esprit saint ce à quoi Dieu nous destine, ce pourquoi il nous a créés.

 

*

 

Cela nous enseigne en parallèle ce qu'il nous appartient de faire en ces temps d'absence : devenir ce à quoi nous sommes destinés, en marche vers le Royaume ; accomplissement de la Création.

 

C’est à présent, dans cette perspective, l’ultime étape du projet de Dieu : l’effusion de l’Esprit promise par les prophètes — « comme l’eau couvre le fond des mers », une effusion générale (Joël 3 / Actes 2), sur tous les peuples (Actes 8 & 10). C'est là la nouveauté fondamentale, cette universalité, car en Israël, les fidèles connaissaient la vie de l'Esprit déjà auparavant (voir par ex. Luc 2:25) — et des temps d'effusion, de réveil. Dorénavant, dans cette nouvelle effusion, tous les peuples sont au bénéfice du don de Dieu : « élevé de la terre », le Christ, selon sa promesse, « attire tous les hommes à lui » (Jean 12:32).

 

Cela pour une connaissance partagée du Père, ce qui est la vie éternelle : « la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » (Jean 17:3). Cette connaissance, cette consolation, n'est autre que la communion à son humilité, à son entrée dans la condition de l'esclave, que nous sommes conviés à faire nôtre (Philippiens 2:4-6) — connaissance de la vérité, car sans humilité, il n’y a que mensonge sur nous-même.

 

C’est une dépossession à laquelle nous sommes appelés. La dépossession que suppose le don de l'Esprit saint est la dépossession de toute sagesse et puissance qu'a connue Jésus crucifié (1 Co 2:1-11 ; Ph 2:7). Dépossession qui doit aussi être notre part.

 

Ce n’est pas une incitation à l’irresponsabilité, mais une mise en garde contre une façon de s’imaginer régner, une façon, qui est mensonge, de refuser d’être dépossédé comme le Christ l’a été. Cette façon de croire qu’on est mieux placé qu’autrui pour démêler ses problèmes ; une façon de s’arroger la place de Dieu, là où le Christ, lui s’en est dépossédé. C’est ainsi que son Esprit nous conduira dans toute la vérité, et dans la gloire qui est la sienne — élevé à croix.

 

Or cette dépossession correspond précisément à l'action mystérieuse de Dieu dans la création. On lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son repos. Dieu s'est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s'en va, par la croix avant l’Ascension — et c’est sa glorification — pour que vienne l'Esprit qui nous fasse advenir nous-mêmes en Dieu.

 

Il y a là une puissante parole d’encouragement pour nous tous. L’Esprit saint remplit de sa force de vie quiconque, étant dépossédé, jusqu’à être abattu, en appelle à lui en reconnaissant cette faiblesse et cette incapacité. L’Esprit saint ne remplit pas un peuple ou un individu plein de lui-même.

 

C’est au contraire quant nous sommes sans force, que tout devient possible. « Ma grâce te suffit car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse », est–il dit à Paul (2 Co 12). Ou Pierre qui vient de renier Jésus, faiblesse immense, est à la veille de recevoir la puissance qui va l’envoyer, plein de la seule force de Dieu, jusqu’aux extrémités de la terre.

 

Et de même tous les disciples, dont la faiblesse, la dépossession de toute capacité, a été la porte du déferlement de l’Esprit saint. Il me semble qu’il y a là un message très actuel pour nous tous, pour nous, Église faible, en perte de capacités, en un peuple affaibli.

 

S’il y avait là un signe pour nous d’un proche déferlement nouveau ? À nous, à présent, de reconnaître notre faiblesse et notre abattement et d’en appeler dès lors à celui-là seul par qui tout est possible, et sans qui nous ne pouvons rien faire.

 

*

 

Nous sommes, 2000 ans après, toujours dans la période qui a suivi cet événement de Pentecôte ; où, en quelque sorte, l'étape ultime de la création se met en place. Le jour s'approche de l’entrée de la Création dans le repos de Dieu, le jour de l'apaisement qu'appellent les prières du peuple de Dieu dans la liturgie divine dans laquelle s'inscrivent aussi les Apôtres (Actes 2, v.14).

 

En se retirant, ultime humilité à l'image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, nous laisse la place pour qu'en nous retirant à notre tour, nous devenions, par l'Esprit, par son souffle mystérieux, ce que nous sommes de façon cachée. Non pas ce que nous projetons de nous-mêmes, non pas ce que nous croyons être en nous situant dans le regard des autres.

 

Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s'est retiré pour que nous puissions être, par le Christ qui s’est retiré pour nous faire advenir dans la liberté de l’Esprit saint, suppose que nous nous retirions à notre tour de tout ce que nous avons pris l'habitude de croire de nous-mêmes, suppose que nous nous retirions de l'image qu'ont forgée de nous nos parents, nos maîtres, nos amis ou ennemis ; que nous nous retirions de la volonté de différencier par nous-mêmes pour être dans la vérité, conduits par L’Esprit de vérité dans toute la vérité et en premier lieu, à nouveau par l’humilité. Calvin, dont la pensée est en grande partie une méditation de l’œuvre de Esprit saint, ouvre ainsi son Institution chrétienne : « Toute la somme presque de nostre sagesse, laquelle, à tout conter, mérite d’estre réputée vraye et entière sagesse, est située en deux parties : c’est qu’en cognoissant Dieu, chacun de nous aussi se cognoisse. »

 

L'Esprit de Dieu est celui qui insuffle en nous la liberté de n'être rien de ce dont nous aurions la maîtrise, de ne plus rechercher ce que nos habitudes nous ont rendu désirable, de ne plus aimer, ni haïr en réaction.

 

Cela vaut aussi pour notre projet d’Église, pour les raisons de notre désir d’annoncer tout à nouveau l’Évangile. Précisément il s’agit là aussi de dépossession. Qu’il n’y ait en nos projets aucune raison autre que la gratuité de l’envoi de l’Esprit saint.

 

Le Christ lui-même s'est retiré pour nous laisser notre place, pour que l'Esprit vienne nous animer, cela à l'image de Dieu se retirant dans son repos pour laisser le monde être. À combien plus forte raison, devons-nous voir se retirer tous nos modèles et nos anti-modèles, tous nos désirs de nous démarquer, ou de perpétuer ce que nous prétendons être.

 

C'est dans ce renoncement seulement que se complète notre création à l'image de Dieu. C'est là seulement qu'est notre entrée avec le Christ dans le Temple éternel qu’est appelé à devenir ce monde. Hors cela il n'est que stérile agitation et poursuite de la vanité.

 

Que ce jour soit pour nous une prière de retrait en Dieu. De sorte que l'Esprit de Dieu que nous envoie le Christ se retirant, déferle en nous comme la sève dans le Cep, et soit le souffle qui nous permettant de nous retirer de nous-mêmes, nous fasse alors accéder à la liberté de devenir enfants de Dieu et au sens de notre mission.

 

 

R.P.

Antibes, Pentecôte, 31.05.09

 

 

 

Jean 6, 33-39

Par rolpoup :: dimanche 24 mai 2009 à 10:30 :: Dimanches & fêtes

 

 

 

 

 

 

 

 

Du blé au pain du ciel

 

 

 

Actes 1, 15-26

Psaume 103

1 Jean 4, 11-16

Jean 17, 11-19

 

Jean 3, 13

« Personne n’est monté au ciel, si ce n’est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel. »

 

Jean 6, 33-39

33  « […] Le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde.

34  Ils lui dirent : Seigneur, donne-nous toujours ce pain.

35  Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif.

36  Mais, je vous l’ai dit, vous m’avez vu, et vous ne croyez point.

37  Tous ceux que le Père me donne viendront à moi, et je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi ;

38  car je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé.

39  Or, la volonté de celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. »

 

*

 

 

Savez-vous que dans la Bible, le pain apparaît avant le blé ?

 

De tous les plants et leurs fruits sur lesquels nous nous sommes penchés depuis quelques fêtes de printemps (vigne, olivier, figuier, et aujourd’hui blé), si le premier à apparaître est le figuier — ou ses feuilles, dont Adam et Ève couvrent la nudité de leur faute —, le second est le pain, connoté alors plutôt négativement — Genèse 3:19 : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »

 

Puis il réapparaît quelques chapitres plus loin, toujours avant le blé, mais de façon positive cette fois : Genèse 14:18 : « Melchisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était sacrificateur du Dieu Très–Haut », préfiguration du Christ selon l’Epître aux Hébreux, le Christ qui nous donne le pain du ciel selon l’Évangile de Jean.

 

Voilà donc que le pain initial est le pain du ciel, ce pourquoi — qui sait ? — il apparaît avant le blé. Le pain d’éternité précède la plante qui porte le pain qui le signifie…

 

Alors le blé fait son entrée, d’emblée comme signe de bénédiction, en l’occurrence bénédiction du peuple de l’Alliance, bénédiction donnée alors par Abraham à Isaac : Genèse 27:28  « Que Dieu te donne de la rosée du ciel Et de la graisse de la terre, Du blé et du vin en abondance ! » Voilà qui annonce le signe du pain du ciel, la manne : « Avant de réciter le kiddouch, la table sera recouverte d'une nappe et dressée, et deux pains (en souvenir de la double ration de manne du désert) y seront posés et recouverts d'un napperon (souvenir de la rosée qui recouvrait la manne.) » — selon le Talmud.

 

Puis le blé à nouveau, ce signe de bénédiction, présenté comme tragédie quand il vient à manquer, annonce de l’exil, et de l’exil loin de Dieu selon le sens profond de l’exil. Le blé, alors, apparaît à nouveau lors de la famine qui conduira le peuple en Égypte où les greniers sont pleins — un exil comme prix du péché ; avoir vendu Joseph qui, lui, sait faire fructifier le blé. Joseph Premier ministre de cette Égypte dont les historiens nous apprennent qu’elle est le berceau non seulement des arts et des sciences, mais aussi celui de la… boulangerie !

Les paysans de la vallée du Nil cultivaient de nombreuses céréales. Les boulangers confectionnaient des pains de formes variées, souvent destinés aux rites et aux offrandes.

 

Farine, eau, sel, levain : ils tenaient déjà la recette du pain, qu'ils enrichissaient parfois de graisse, d'œufs ou de miel. Ils faisaient aussi des pains azymes, qui ne renfermaient pas de levain.

 

Pain destiné aux rites et aux offrandes, on retrouve la préfiguration, donnée en Melchisédek, de la prochaine liberté, celle de l’Exode, la Pâque des pains sans levain, et bientôt la manne du désert signe du pain du ciel qui précède le blé qui portera le pain.

 

Déjà tout est annoncé, tout est tracé, de l’annonce du malheur qui est dans le manque de pain — Joël 1:17 : « Les semences ont séché sous les mottes ; Les greniers sont vides, Les magasins sont en ruines, Car il n’y a point de blé. » — à son retour : Joël 2:19 : « L’Éternel répond, il dit à son peuple : Voici, je vous enverrai du blé, Du moût et de l’huile, Et vous en serez rassasiés ; Et je ne vous livrerai plus à l’opprobre parmi les nations. » Et, Joël 2:24 : « Les aires se rempliront de blé, Et les cuves regorgeront de moût et d’huile. »

 

Et cela vient de Dieu contrairement à ce que l’on pense quand on ne manque pas — Osée 2:8 : « mon peuple n’a pas reconnu que c’était moi qui lui donnais le blé, le moût et l’huile ; et l’on a consacré au service de Baal — c’est-à-dire de la vanité — l’argent et l’or que je lui prodiguais. »

 

Oui, cela vient bien de Dieu — Psaume 65:9 : « Tu visites la terre et tu lui donnes l’abondance, Tu la combles de richesses ; Le ruisseau de Dieu est plein d’eau ; Tu prépares le blé, quand tu la fertilises ainsi. »  Psaume 78:24 : « Il fit pleuvoir sur eux la manne pour nourriture, Il leur donna le blé du ciel. »

 

Cela vient de Dieu qui promet tout à nouveau — Ésaïe 62:8 : « L’Éternel l’a juré par sa droite et par son bras puissant : Je ne donnerai plus ton blé pour nourriture à tes ennemis, Et les fils de l’étranger ne boiront plus ton vin, Produit de tes labeurs. »

 

*

 

Comme annonce de l’accomplissement de la promesse, Dieu, par le prophète Malachie, défiait le peuple : « mettez-moi à l'épreuve, et vous verrez si je n'ouvre pas pour vous les écluses du ciel » (Mal 3:10). Le prophète parlait alors de la dîme : « donnez la dîme de votre revenu, et vous vous enrichirez ».

 

Telle est l'épreuve : allons-nous travailler pour la nourriture qui pourrit — puis de là pour la pourriture qui nourrit... nos amertumes ? Car prenons-y garde, rappelons-nous que la manne accumulée pourrissait. Et au peuple aveugle à sa vraie faim, sourd à la vraie Parole, en redemandant, exigeant plus, du luxe, des viandes, Dieu en a donné finalement : des cailles, en quantité, au point que "les dents du fond trempaient", au point qu'on en vomissait... mais n'en était pas rassasié.

 

Psaume 105, 40 : « A leur demande, il fit venir des cailles, Et il les rassasia du pain du ciel. »

 

Ce pourquoi Jésus rappelle : ce que vous a donné Moïse ce jour-là, ce n’est pas ça le pain du ciel ! Le vrai pain, vraie bénédiction est celui qui nous vient de la promesse de Dieu, sa parole.

 

Ce pain qu’il nous prodigue tout à nouveau quand Jésus annonce : "Moi je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif" (Jn 6:35).

 

Jésus ne s'y trompe pas : aux foules qui le poursuivent de leurs pieuses assiduités, il réplique : "vous me cherchez, non parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés" (Jn 6:26).

 

Cet esprit est ce que Jésus reproche alors à ses interlocuteurs : pour quelle raison viennent-ils de se mettre en peine de traverser la mer de l'autre côté de laquelle Jésus les nourrissait la veille ?

 

Lui n'attend aucune gloire que pourraient lui apporter ses actions ou ses fréquentations. On l'a ainsi vu se retirer du peuple, qui entendait le gratifier d'un titre royal ; s'en venant par la suite de ce côté du lac... à pied pour sa part, doublant la barque des disciples.

 

Un retrait qui annonce celui de l’Ascension.

 

Refusant la gloire dont on veut l'entourer, Jésus montre l'intérêt réel qu'il porte aux brebis sans berger.

 

Et Jésus d'inviter ses auditeurs à travailler pour une autre nourriture, celle qui subsiste pour la vie éternelle (v.27). Un travail, une "œuvre de Dieu" qui consiste... à "croire à celui qu'il a envoyé" (v.29) — à savoir lui, Jésus.

 

Et là, on découvre une réaction étrange à cet appel à la foi adressé à cette foule qui vient d'assister à la multiplication des pains : pour appuyer la foi qu'on lui demande, la foule requiert un miracle afin de croire Jésus ! On est tenté de penser : mais enfin, ce miracle elle vient de le voir, de le toucher, de le goûter ! Il vient de multiplier les pains !

 

C’est là le blé semé abondamment, jusqu’aux ronces ou au bord du chemin, sachant qu’il en tombera de toute façon dans la bonne terre, qui portera jusqu’à plus de cent fois ce qu’il était…

 

La suite du texte nous a fait comprendre que plusieurs entendaient — à tort — par ce miracle : sa perpétuation, chaque matin, comme la manne : "nos pères ont mangé la manne dans le désert" (v.31).

 

Rien de nouveau sous le soleil : on persiste à regretter les marmites égyptiennes, se manifesteraient-elles sous l'espèce d'un miracle. On nourrit dans le miracle l'espérance d'une sécurité matérielle définitive.

 

Et alors le signe miraculeux — selon le terme employé par l'Evangile de Jean — reste finalement secondaire à nos yeux et nos inquiétudes. Ou bien le signe devient signe à la simple mesure de nos espérances, pendant exact de nos nostalgies.

 

Or ce que Jésus veut nous dire, nous faire toucher, nous faire goûter, c'est qu'au-delà de nos nostalgies temporelles - de nos souvenirs d'enfance, d'école, de service militaire, que sais-je encore ! — au-delà en un mot de nos nostalgies d'Égypte, il est une racine incontournable de nos tournements vers nos paradis : "en elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes" (Jn 1:4).

 

Cette racine est la Parole éternelle dont Jésus est l'Incarnation. Et par laquelle il affirme : "mon Père vous donne le vrai pain venu du ciel" (Jn 6:32) : "moi, je suis le pain de vie" (v.35).

 

Au-delà de nos recherches légitimes, mais finalement idolâtres, de manne, de cailles ou de marmites égyptiennes, le Christ, nous guidant à travers nos périls nous conduit, bon berger, à la découverte de la vraie nostalgie, la blessure de son propre égorgement advenu dès la fondation du monde, son corps déchiré, pain du ciel, vrai nourriture de notre seule foi.

 

Alors, blé qui tombe en terre, Jésus peut dire : « mon Père vous donne le vrai pain venu du ciel » (Jn 6:32).

 

Où l’on retrouve le blé par lequel le pain se constitue en ce temps en signe du pain d’éternité — Jean 12:24 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. »

 

 

R.P.,
Vence, fête de printemps, 20.05.09

 

 

 

Jean 15, 1-8

Par rolpoup :: dimanche 10 mai 2009 à 10:30 :: Dimanches & fêtes

 

 

 

 

 

 

 

 

Le vrai cep

 

 

 

Actes 9, 26-31

Psaume 22

1 Jean 3, 18-24

 

Jean 15, 1-8

1 "Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron.

2  Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l'enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, afin qu'il en porte davantage encore.

3  Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite.

4  Demeurez en moi comme je demeure en vous! De même que le sarment, s'il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi.

5  Je suis la vigne, vous êtes les sarments: celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.

6  Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent.

7  Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera.

8  Ce qui glorifie mon Père, c'est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples.

 

*

 

 

Entre 1864 et 1900, un puceron, nouveau en Europe, le phylloxéra, ravageait les vignobles. Il a fallu tout reconstituer, en arrachant les anciens plants et en introduisant un nouveau cep qui résiste au parasite, sur lequel on puisse greffer l'ancienne vigne. C'est à une situation similaire, au plan spirituel, qu'il est fait allusion dans notre texte.

 

*

 

Lorsque Jésus parle de vigne et de vigneron, les disciples voient très bien à quoi il fait allusion. C'était une image classique par laquelle les prophètes désignaient la relation de Dieu avec son peuple. Cette relation de Dieu avec son peuple, avec toutes ses difficultés et tous ses aléas, était centrée, on le sait, sur le Temple de Jérusalem. C'était là seulement que l'on sacrifiait. On y montait pour cela régulièrement en pèlerinage.

 

Au moment où l'Évangile situe cette conversation de Jésus et de ses disciples, on est en plein dans une de ces périodes de pèlerinage. Pèlerinage important, celui de Pessah, la Pâque, par laquelle on commémore la libération de l’esclavage — et ce 10 mai, jour national de commémoration de l’abolition de l’esclavage, il est bon de le rappeler : libération de tous les esclavages, de tous nos esclavages.

 

Quant aux vignes, cela tombe donc à peu près en la période qui précède la Pâque. C'est-à-dire celle de la fin de la taille. La taille est sur la fin, on brûle les sarments que l'on a coupés et qui ont séché, les premières pousses apparaissent. C'est là le décor qui entoure notre texte.

 

Entre la vigne et Temple, le rapport est souligné en ce que sur les portes du Temple d'alors, le Temple d'Hérode, est sculpté un cep, justement, qui symbolise bien ce qu'il en est classiquement : Israël est la vigne, Dieu est le vigneron, leurs rapports se nouent au Temple. Ainsi quand Jésus leur dit : « le vrai cep, c'est moi », les disciples ont tout lieu de comprendre qu'il s'agit d'une chose importante, en tout cas troublante, dont il parle.

 

Mais déjà en soi bien sûr, avant leur signification spirituelle autour du Temple ou du corps de Jésus, le vin et la vigne qui le porte sont dans la Bible, signes de bénédiction. Cultiver sa vigne, en boire le vin, tel est, pour une bonne part, le bonheur, selon la Bible.

 

Ainsi l'Ecclésiaste le résume : « Va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin, car déjà Dieu a agréé tes œuvres » (Ecclésiaste 9:7). Et pour le Deutéronome : « Dieu t'aimera, te bénira, te rendra nombreux et il bénira le fruit de ton sein et le fruit de ton sol, ton blé, ton vin nouveau et ton huile, tes vaches pleines et tes brebis mères, sur la terre qu'il a juré à tes pères de te donner » (Deutéronome 7:13). Ou : « En sécurité, Israël se repose; elle coule à l'écart, la source de Jacob, vers un pays de blé et de vin nouveau, et le ciel même y répand la rosée » (Deutéronome 33:28).

 

En ces jours heureux, les jours de la bénédiction, le vin, fruit de la vigne, signe de joie, entre simplement dans un quotidien qui oublie son bonheur. Qui oublie le revers de la médaille, le jour où l'on découvre que précisément on connaît le bonheur passé lorsqu'on l'a perdu : pèse en permanence la menace du jour où : « Tu planteras et tu soigneras des vignes, mais tu ne boiras pas de vin, tu ne feras même pas la vendange, car le ver aura tout mangé » (Deutéronome 28:39). Le ver, le gel, ou cet autre ver qu'est l'ennemi vainqueur, le jour de l'exil : « ces maisons en pierre de taille que vous avez bâties, vous n'y résiderez pas; ces vignes de délices que vous avez plantées, vous n'en boirez pas le vin » (Amos 5:11).

 

*

 

Quand le Temple, symbolisé par la vigne, est menacé, tout le bonheur promis, symbolisé lui aussi, par la joie du vin, est menacé. Jésus l'a dit à plusieurs reprises. Les Romains sont dans la ville. Le peuple, et surtout les responsables, sont bien conscients de la menace. Et la menace est donc mise en parallèle avec les paraboles des anciens prophètes sur la vigne et le vigneron. Jésus réutilise ces anciennes paraboles pour dire cette menace nouvelle qui veut qu'encore, comme antan, le Temple est en passe d'être détruit, et avec lui la joie du peuple. La destruction du Temple aura lieu quarante ans plus tard, en 70. Alors, dans notre texte, un nouveau cep est déjà planté. C'est Jésus lui-même : il est la vigne.

 

Déjà se réalise ce qui s'accomplira en 70. Un nouveau temple s'enracine, comme parole de consolation en vue de ce qui va arriver. Les sarments que l'on voit brûler au bord du chemin en cette fin de la période de la taille prennent des signes de prophétie. Le Temple aussi sera brûlé, par Romains. Les anciens plants seront déracinés.

 

*

 

Ce qui porte du bon fruit est émondé, taillé. Le fruit sera bon, c'est sûr, parce que la sève du bon cep coule dans sarments déjà émondés, ce produit de la greffe de l'ancienne vigne sur le cep nouveau, le nouveau Temple, céleste, dévoilé dans le corps du Christ ressuscité.

 

Sans compter les Romains, nous avons une explication, qui nous concerne tous, de la destruction du Temple : le temps a fait son œuvre. L'Épître aux Hébreux le dit ainsi : en ses formes, rassemblée au tour du Temple, justement, l’Alliance est comme usée (Hé 8:13), appelée à être renouvelée. Et Jean exprime cette idée dans toute sa force : le monde s'est usé. Avec la prochaine destruction du Temple par les Romains, c'est le vieux monde qui meurt ; il montre ainsi déjà qu'il est mortel, corruptible. Mais l'Alliance est éternelle :  "ma parole ne passera pas", tandis que le monde passe.

 

Car le monde s'use, et cela affecte même le Temple : les épicuriens, philosophes alors en vogue chez les Romains, professaient à la même époque que « les temples, les statues des dieux, s'affaissent trahis par l'âge » ; il n'est pas jusqu'aux astres qui ne soient corruptibles, disait leur chef de file latin, Lucrèce (cf. Lucrèce - Ier siècle ap. J.C. -, De la nature, livre V, trad. Clouard, Paris, Flammarion, coll. G.F., 1964, p.164-165. — cf. Ps 102:27 ; Mt 24:35).

 

Le vieux monde s'use, le nouveau se prépare, dans la chair du Christ, à la veille d'une Pâque qui le verra mourir pour ressusciter. C'est de cette vie là, vie de résurrection, qu'il faut vivre. C'est sur ce cep-là qu'il faut être greffé pour porter le fruit nouveau, le fruit de vie que Dieu attend de sa vigne.

 

Le vieux monde — symbolisé par un Temple fait de mains d'hommes, comme le disait Salomon inaugurant le premier Temple, fait de mains d'hommes et donc destructible —, le vieux monde se meurt, atteint par le temps, par la maladie, le phylloxéra — ce phylloxéra qu'est le péché. C'est à la racine même, le Temple, que ce vieux monde s'avère mortel, qu'il s'avère vicié.

 

Ici est enseignée une nouvelle leçon sur la fragilité d'un bonheur passager : « Israël, vigne florissante, produisait du fruit à l'avenant. Plus ses fruits se multipliaient, plus il multipliait les autels; plus sa terre était belle, plus ils embellissaient les stèles » (Osée 10:1).

 

Mais voilà : « La vigne est étiolée, le figuier flétri; grenadier, palmier, pommier, tous les arbres des champs sont desséchés. La gaieté, confuse, se retire d'entre les humains » (Joël 1:12). C'est aussi sous cet angle qu'à travers la vigne et le vin, les prophètes conduisaient antan toute une méditation, en lien avec l'exil et la destruction du Temple, en lien avec la nostalgie des jours du bonheur passé.

 

Et au-delà, cette nostalgie plus fondamentale. Au-delà du regret de la vigne féconde des jours passés, au-delà de la joie du bon vin des jours qui s'en sont allés, se dessine une nostalgie plus fondamentale, marquée par la destruction du Temple, la nostalgie qui est aussi celle de Dieu, celle des Psaumes, celle du temps où les temples étaient pleins, où l'on chantait à pleins poumons.

 

*

 

C'est alors un encouragement que Jésus adresse à ses disciples, en prévision des temps difficiles qu'ils vont traverser, en butte tant à la menace romaine, qu'à l'incompréhension.

 

Car le vieux monde perdure manifestement, et ce jusqu'aujourd'hui, avec ses difficultés, ses douleurs, ses deuils, sa violence, son injustice, le péché. Le temps qui n'a pas fini de l'user, continue de nous blesser. La détresse perdure, et à l'époque, pour les disciples, est en passe de s'intensifier ; par la menace romaine. C'est un temps terrible.

 

Mais Jésus les appelle ici, et nous appelle, à voir jusque dans la plus intense des détresses, lorsque tout s'écroule — comme par un phylloxéra —, il nous appelle à voir le signe de ce que quelque chose de neuf et de glorieux est en passe de se mettre en place.

 

Et nous voilà au cœur des chants bibliques sur le vin et la vigne, comme le Cantique des Cantiques célébrant la joie dans l'amour de Dieu pour son peuple.

 

Car les textes sur la vigne célèbrent l'amour de Dieu pour son peuple, et aussi l'amour de Dieu pour l'âme nostalgique du vrai bonheur, l'âme qui soupire après lui, ce bonheur qui nous échappe en notre quotidien, ce bonheur dont la vigne est la marque, la vigne des temps heureux, d'avant l'exil, notre exil à tous loin de Dieu et du temps de la promesse du bonheur revenu.

 

Alors Dieu plante un nouveau cep, le vrai cep éternel, qui ne s'use pas, le Temple spirituel et vivant, corps du Ressuscité. Ici s'enracine le vrai fruit.

 

C'est alors en son sens le plus profond que le cep, devient le signe, carrefour de la rencontre entre Dieu et son peuple. Dieu recueille la joie en son peuple, comme le peuple trouve la joie en son Dieu, une joie comme celle que procure le fruit de la vigne en un repas amical. La rencontre de la joie s'est faite en celui, Jésus, qui s'est appelé lui-même le Cep. Il est lui-même la vigne qui réjouit Dieu, et par laquelle Dieu réjouit les siens. De lui s'écoule le vin nouveau promis. Ce vin qu'il nous a donné comme signe de son sang qui nous fait vivre comme la sève coule du cep dans les sarments, de sorte que nous portions nous-mêmes, que nous soyons nous-mêmes, ce fruit qui réjouit Dieu dans l'Éternité.

 

Concernant la destruction du Temple, Jésus prévient : il y aura alors une détresse telle qu'il n'y en a pas eu jusqu'à présent. Il ne minimise pas l'événement. Mais il ajoute un peu plus loin : alors levez vos têtes, car votre délivrance est proche.

 

Je suis le vrai cep. Aussi, à cause même de cette parole, sachez que, greffés en moi, vous êtes déjà émondés pour porter un fruit incorruptible, un fruit éternel, le fruit de mon amour, ma sève de ressuscité — moi le vrai Temple — ma sève qui est en vous.

 

 

R.P.

Antibes, 10.05.09

 

 

 

Jean 20, 19-31

Par rolpoup :: dimanche 19 avril 2009 à 10:30 :: Dimanches & fêtes

 

 

 

 

 

 

 

 

“Bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru”

 

 

 

Actes 4, 32-35 

Psaume 118, 17-23 

1 Jean 5, 1-6

 

Jean 20, 19-31

19  Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: "La paix soit avec vous."

20  Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.

21  Alors, à nouveau, Jésus leur dit: "La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie."

22  Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: "Recevez l'Esprit Saint;

23  ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis."

24  Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.

25  Les autres disciples lui dirent donc: "Nous avons vu le Seigneur!" Mais il leur répondit : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas !"

26  Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit: "La paix soit avec vous."

27  Ensuite il dit à Thomas: "Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi."

28  Thomas lui répondit : "Mon Seigneur et mon Dieu."

29  Jésus lui dit: "Parce que tu m’as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru."

30  Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d’autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre.

31  Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.

 

*

 

 

On est au jour de la résurrection du Christ, et les disciples restent dans la crainte… Ils maintiennent « verrouillées les portes de la maison où ils se trouvaient » — tentant de se fondre avec le décor, de se confondre avec les murs derrière lesquels ils se cachent.

 

Puis ils vont passer de la crainte à la libération ; c’est-à-dire : à la mission, à l’envoi. « La paix soit avec vous, leur a dit Jésus. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie. » — Et il souffle sur eux. Souffle de l’Esprit… « Recevez l’Esprit Saint » : et déliez ceux qui sont liés. Tel est l’envoi.

 

Ici s’ouvre la porte de la liberté à laquelle nous sommes invités à notre tour. Une liberté qui est une question de pardon — le pardon qui libère : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis » (plutôt que « ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus », comme si les Apôtres avaient pour mission de retenir captifs de leurs péchés certains de ceux à qui ils sont envoyés !). La libération est — si l’on veut — en deux volets : pardon du péché, de tout ce qui rend captif, et soumission du péché qui rend captif, pour une libération totale, victoire sur tous les esclavages. Comme mort au péché à la croix et résurrection à la vie nouvelle.

 

Voilà les Apôtres envoyés pour communiquer pleinement la libération que par sa résurrection, Jésus vient de leur octroyer dans le don de l’Esprit saint. Ils sont envoyés pour la communiquer abondamment : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. » Et mieux : « Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis. »

 

Telle est la parole de liberté — parole de pardon qui met fin à la crainte et nous envoie avec la paix de Dieu — qui nous est donnée dans ce souffle de l’Esprit saint. « La paix soit avec vous. » Malgré la crainte et le refus qu’elle porte, crainte que Jésus doit encore et encore apaiser : « La paix soit avec vous. » — Trois fois…

 

C’est alors la parole de libération elle-même, donnée aux Apôtres pour être portée par eux, qui fonde la légitimité de leur ministère : car quel que soit le ministère, on ne s’auto-proclame pas envoyé… Ni au sens propre, apôtre, ni pour une autre tâche.

 

C’est au point que ce qui qualifie un ministre, semble être avant tout son refus ! En tout cas, pour Thomas, comme ici, dans la suite du texte, Thomas qui refuse la parole dont il sait qu’elle va le sortir des murs qui le protègent.

 

Ce qui qualifie un ministre, ou un conseil presbytéral, aurait donc un rapport avec son refus… J’allais dire : hélas — tant je me sens visé, je dois l’avouer. Si ça dépendait de moi, vous ne me verriez pas en chaire, tant il m’a en fallu pour cesser de regimber contre les aiguillons — si tant est que j’aie cessé ! Refus, peur, sentiment d’incapacité, que sais-je ?

 

Ce qui me rassure, c’est que ce refus valait déjà pour Moïse, qui demandait que l’on envoie quelqu’un d’autre, cela vaut pour les Apôtres — on pourrait parler de Pierre par exemple, disqualifié à nos yeux par son reniement ; et c’est cela qui le qualifie aux yeux de Dieu. Cela vaut particulièrement aujourd’hui pour Thomas, qui refuse carrément de croire ce qu’il est envoyé annoncer par l’appel de Jésus qui en a fait son Apôtre.

 

Thomas, Didyme, c’est-à-dire « Jumeau » — en araméen (Thomas) et en grec (Didyme) —, est devenu parmi les douze ce témoin pour les Grecs, pour les non-juifs qui n’ont pas la culture de l’adhésion à la parole du croire sur parole de Dieu. Thomas par son refus, deviendra comme malgré lui, le pont entre la parole de la foi et le monde grec, qui n’a pas cette culture.

 

*

 

L’absence du corps au tombeau vide, est alors un signe de la résurrection de Jésus.

 

Dieu n’ayant pas besoin d’une dépouille pour le relèvement d’entre les morts, l’absence du corps est un signe pour les femmes du dimanche de Pâques, et par elles, pour nous. Comme le toucher de Thomas en est un autre pour lui, et par lui, pour nous. Pour que Thomas croie, non pas ce qu’il voit, mais parce qu’il voit — et après lui, nous. Cela va bouleverser l’histoire du monde…

 

Comme lors du don des Dix paroles au Sinaï, le peuple a vu les voix… Exode 20, 18 : « Tout le peuple voit les voix… » et il croit ce qui Dieu dit. Il ne croit pas ce qu’il voit, mais parce qu’il voit.

 

Voilà donc un classique en Israël, et dont Thomas va être le témoin auprès des Grecs. Le voilà rendu à la fois juif et grec — jumeau, à la fois Thomas et Didyme. Et c’est là sa mission, qui se fonde sur ce qu’il a vu les voix, non pas pour croire ce qu’il voit et touche, mais parce qu’il voit ce qu’il a voulu toucher. Et c’est là sa mission, c’est là le refus initial qui fonde sa mission — sa marque, comme Jésus porte les marques des clous. « Avance ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi." Et avant même de toucher, Thomas lui répond : "Mon Seigneur et mon Dieu." » (Jean 20, 27-28)

 

Étrange invite que cette invite de Jésus… Scandale pour la raison que cette résurrection de la chair que Jésus signe ici dans son corps ressuscité : « un esprit n’a ni chair ni os » (Luc 24, 39). Scandale pour la raison. D’où la tentation de « spiritualiser » tout cela… et de professer la résurrection, mais pas vraiment « de la chair » !

 

C’est contre cela que Jésus invite Thomas à toucher ses plaies. Et par son intermédiaire, nous tous : heureux ceux qui n’ont pas vu comme Thomas, et qui ont cru, pourtant. Car, quel est l’enjeu ? L’enjeu est rien moins que le sens — éternel ! — de notre vie.

 

Notre vie ne se réalise, ne se concrétise, que dans notre histoire, dans nos rencontres, dans la trivialité du quotidien, bref, dans la chair ! Et c’est cela qui est racheté, radicalement et éternellement racheté au dimanche de Pâques. Le rachat dont il est question n’est pas l’accès à un statut d’esprit évanescent. C’est bien tout ce qui constitue notre être, notre histoire, l’expérience de nos rencontres et donc de nos sens, de notre chair, qui est racheté.

 

Notre histoire qui a fait de nous, qui fait de nous, qui fera de nous, ce que nous sommes, cette réalité de nos vies uniques devant Dieu.

 

C’est l’extraordinaire nouvelle qui nous est donnée par le Ressuscité : lui aussi, Fils éternel de Dieu, advient à l’éternité qui est la sienne par le chemin de son histoire dans la chair : ses plaies elles-mêmes, qui ont marqué sa chair, sont constitutives de son être !

 

… Signe que tous nos instants, ceux de Thomas, des Apôtres, les nôtres, chacun de nos moments uniques dans l’éternité, est porteur de notre propre vocation à l’éternité ! "Je suis comme saint Thomas, je crois ce que je vois", répond l'homme de bon sens, ou qui se veut tel. "Comme saint Thomas". À ceci près que Thomas ne croit pas ce qu'il voit, redisons-le, mais parce qu'il voit. Nuance. Et la nuance est importante….

 

Comme Thomas, personnellement, ce que je vois, je ne le crois pas. Inutile, puisque je le vois. Qu'ai-je besoin encore de le croire ? Et l'homme de bon sens de préciser sa pensée : je n'ai jamais vu Dieu, je ne peux pas y croire.

 

En ce qui me concerne, là aussi, si j'avais vu Dieu, je ne croirais pas !… Évidemment. Le voir serait suffisant (mais serait-ce Dieu qu’un Dieu que l’on voit ?)… Mais on n’en voit que la voix ! Comme au Sinaï : « le peuple voit les voix… »

 

Au point qu’avant notre homme de bon sens, c'est ce même Évangile de Jean, qui dit, dès son premier chapitre : « Personne n'a jamais vu Dieu », et qui termine donc, par cet épisode de Thomas en réponse à « personne n'a jamais vu Dieu », qui se poursuivait au 1er chapitre par « le Fils unique, qui demeure dans le sein du Père, lui seul l'a fait connaître ». Voilà qui est moins simple que les certitudes de l'homme de bon sens.

 

C'est ainsi que l'homme de bon sens croit — croit-il — ce qu'il voit. Thomas, lui, ne croyait pas ce qu'il voyait, selon notre texte, mais croyait parce qu'il avait vu. En d’autres termes Dieu, je ne l'ai pas vu. Thomas n'a pas vu Dieu non plus, mais il a cru : le Fils unique, le ressuscité, le lui a fait connaître. Thomas a vu les voix… les a touchées même, lui juif qui sait que l’on ne voit pas Dieu, mais sa voix. Et donc Thomas, Didyme, c’est-à-dire « Jumeau », en araméen (Thomas) et en grec (Didyme) est devenu parmi les douze ce témoin pour les Grecs, pour les non-juifs qui n’ont pas la culture de l’adhésion à la parole, du croire sur parole de Dieu.

 

Monde nouveau, inaccessible, inconnu, dont est porteur le Christ, venu à notre rencontre, est à même donc, de tout bouleverser. Et ça, comme pour les femmes venues au tombeau, c'est un peu… effrayant. Alors notre homme de bon sens est peut-être simplement un poltron qui s'ignore. Car qui sait où cela va mener ? Car on sait où cela a mené les disciples qui au départ n'en demandaient pas tant — et qui refusent ce qu’ils pressentent, qui restent derrières leurs portes verrouillées.

 

Thomas sait bien cela : il y a quelque chose derrière ces plaies. Thomas n'a pas cru ce qu'il a vu, il a cru parce qu'il a vu, et désormais, quoique cela coûte. « Mon Seigneur et mon Dieu », a-t-il dit, dans l'adoration…

 

Alors quand l'homme de bon sens me dit : je suis comme saint Thomas, je ne peux m'empêcher de penser : s'il sait ce qu'il dit, quelle foi ! Que la foi de saint Thomas soit la nôtre ce matin, qui nous permette de voir la voix de Dieu lui-même qui parle à nos cœurs cette parole portée par son Esprit : Jésus-Christ.

 

Et forts de la liberté qui est dans le don de cette parole et de ce souffle, d’aller comme envoyés de Dieu porter au monde cette libération. « La paix soit avec vous. »

 

 

R.P.

Salon, 19.04.09

 

 

 

Jean 20, 1-9

Par rolpoup :: dimanche 12 avril 2009 à 10:30 :: Dimanches & fêtes

 

 

 

 

 

 

 

 

Pâques

 

 

 

Actes 10, 34-43

Psaume 118, 1-20 

1 Corinthiens 5, 6-8

 

Jean 20, 1-9

1  Le premier jour de la semaine, à l'aube, alors qu'il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau.

2  Elle court, rejoint Simon-Pierre et l'autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit: " On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l'a mis. "

3  Alors Pierre sortit, ainsi que l'autre disciple, et ils allèrent au tombeau.

4  Ils couraient tous les deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.

5  Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n'entra pas.

6  Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là

7  et le linge qui avait recouvert la tête; celui-ci n'avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit.

8  C'est alors que l'autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau; il vit et il crut.

9  En effet, ils n'avaient pas encore compris l'Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d'entre les morts. 

 

*

 

 

Pâques est passage et passion. Pour la tradition juive, la Pâque est la commémoration du passage de la Mer Rouge. Depuis l'Exode, une fête au cours de laquelle un agneau est sacrifié, rappelle le temps où le peuple était épargné de la mort qui frappait la puissance asservissante, l'Égypte de Pharaon.

 

Et le peuple vivait le passage de l'esclavage à l'espérance en traversant la mer à pied sec.

 

Le mot hébreu qui indique un passage, un saut, a été rendu en grec par un terme sonnant de façon ressemblante, mais qui contient en outre une autre idée, celle de souffrance subie, de passion.

 

Or voici que "Christ, notre Pâque, a été immolé" (1 Corinthiens 5:7), souffrant, comme par une nouvelle Mer Rouge, le passage, un saut, de la mort à la vie de la Résurrection.

 

C'est de cet autre esclavage pharaonique, le péché, par lequel la mort a trouvé son règne (Romains 5:21), que la passion du Christ nous libère pour nous mener à la vie nouvelle.

 

C'est pourquoi il nous affirme : " celui qui écoute ma parole et qui croit en celui qui m'a envoyé... est passé de la mort à la vie" (Jean 5:24).

 

 

Le tombeau vide

 

Ce passage de la mort à la vie est participation à la résurrection du Christ dont Marie de Magdala, au dimanche de Pâques, découvre le signe, le tombeau vide.

 

Tout est renversé : la voilà partie, le shabbath passé, pour se recueillir sur un mort — pour un embaumement, précisent Marc et Luc. Mais il n'y a plus de corps dans la tombe ! Et elle n'ose pas encore saisir : "on a enlevé du tombeau le Seigneur", dira-t-elle à Pierre. Et elle persistera dans cette idée, puisque, dans ses larmes, c'est encore ce qu'elle dira aux anges (v. 11-14). Et elle ne pourra pas reconnaître Jésus ressuscité avant qu'il ne l'appelle par son nom (v. 14-16).

 

On entre dans un monde nouveau, attesté par de simples signes : on a roulé la pierre qui fermait le sépulcre pour qu'il apparaisse qu'il est bien vide. Restent les bandelettes qui entouraient le corps, et le suaire qui en couvrait la tête.

 

C'est elle pourtant qui devient premier témoin du passage de la mort à la vie, de "l'engloutissement de la mort dans la victoire", selon l'expression de Paul, témoin auprès des Apôtres, qui s'apprêtent à rentrer vers la Galilée (cf. Matthieu et Marc) — leur pèlerinage à Jérusalem étant terminé, et terminé de quelle façon : le Maître est mort ! A présent dans la tristesse, ils s'en retournent dans leur chez eux de Jérusalem. Ils n'ont "pas encore compris l'Écriture, selon laquelle Jésus devait ressusciter d'entre les morts" (v. 9). Un disciple, cependant croit (v.8).

 

 

La victoire sur la mort

 

Au-delà des signes, une réalité inouïe : on est passé au-delà de la mort, "la mort est engloutie". Le combat du Christ a été un combat victorieux : Dieu l'atteste par sa résurrection. Dieu justifie la solidarisation de son Fils avec le peuple asservi au péché et à la mort, son aboutissement.

 

La cessation de la mort sera bientôt universelle, comme a une portée universelle cette glorification de Jésus. Dieu scelle ce qu'il avait été donné à trois disciples de connaître lors de l'épisode de la Transfiguration : Jésus est manifesté comme roi de l'univers. Bientôt, tous le sauront, sa Présence universelle apparaîtra aux yeux de tous.

 

Car c'est bien sa présence universelle qui est annoncée dans sa résurrection : la mort ne peut le retenir, il emplit l'univers, apparaissant autant à Jérusalem, qu'en Galilée, vers Damas (Actes 9), ou ailleurs.

 

C'est tellement inouï, incroyable, que l'on verra rouler la pierre du tombeau (non pour que le Ressuscité puisse sortir ! Une pierre ne saurait le retenir !) — pour desceller l'incroyable de l'événement.

 

Présence universelle à l'espace et au temps : il emplit tous les lieux, il emplit aussi tous les temps : c'est lui qui abreuvait les pères au désert (1 Corinthiens 10:4), c'est lui que considérait Moïse, préférant son humiliation aux trésors de l'Égypte (Hébreux 11:26), c'est lui qu'Abraham a contemplé (Jean 8:56).

 

Il est présent à tous les temps et à tous les lieux : il est Un avec Dieu (Jean 10:30), de la même nature que Dieu (Jean 1:1). C'est cela qu'atteste sa résurrection : c'est ainsi que les Apôtres peuvent affirmer qu'il est celui qui fonde l'univers, celui par qui tout a été fait (Jean 1:2 ; Colossiens 1:16).

 

C'est là un peu de ce qu'enseigne la résurrection, et qui sera pleinement manifestée dans sa venue. Vérité qui reste cachée jusqu'à ce jour : l'Ascension l'a dérobé à nos yeux (Actes 1:9), jusqu'au jour où "Dieu sera tout en tous" (1 Corinthiens 15:28). Le Christ ressuscité, le Christ-Roi, entré dans son éternité, participe de l’Éternité de Dieu.

 

 

Ressuscités avec Christ

 

En l'espérance du jour où "Dieu sera tout en tous", jour de la manifestation de la présence universelle du Maître, les Apôtres seront chargés d'annoncer ce mystère à la foi des hommes, puis après eux, nous qui avons cru avec eux. C'est cette foi par laquelle nous entrons dans la participation à la résurrection du Christ, par effet de ce qu'il a partagé notre exil dans la mort.

 

Car pour nous, lorsque les Écritures nous parlent de deux résurrections, correspondant à deux morts, il nous y est signifié qu'à côté de la dimension totale — englobant nos corps — de la mort et de la résurrection, il est une première mort, une dimension spirituelle de la mort, pour laquelle mort et résurrection ont une portée réelle dans nos vies présentes.

 

Cette mort et cette résurrection spirituelles ont un rapport étroit avec l'annonce de l'Évangile, puisque la foi, la confiance en la faveur de Dieu, nous fait accéder dès aujourd'hui au statut de ressuscités, nous fait "passer de la mort à la vie", rend réelle dès "ici-bas" la naissance d'Éternité.

 

C'est là la résurrection telle qu'elle prend place dès aujourd'hui dans nos vies : la croix du Christ est élévation. "Lorsque j'aurai été élevé de la terre, nous dit Jésus parlant de sa mort (Jean 12:32), j'attirerai tous les hommes à moi".

 

Et "celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort" (Jean 11:25).

 

*

 

Dans la résurrection spirituelle, sous le regard de Dieu nous attestant sa faveur dans le Christ crucifié, s'actualise aujourd'hui notre espérance de la Résurrection qui emportera la terre et les cieux et nos êtres en leur totalité, au Jour de la présence du Christ glorifié.

 

 

R.P.

Vence, 12.04.09

 

 

 

Marc 15, 23

Par rolpoup :: vendredi 10 avril 2009 à 20:00 :: Dimanches & fêtes

 

 

 

 

 

 

 

 

“Ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe,

mais il n'en prit pas”

 

 

 

Marc 15, 16-23  (Marc 15, 1-41) :

16 Les soldats le conduisirent à l'intérieur du palais, c'est-à-dire du prétoire. Ils appellent toute la cohorte.

17 Ils le revêtent de pourpre et ils lui mettent sur la tête une couronne d'épines qu'ils ont tressée.

18 Et ils se mirent à l'acclamer: " Salut, roi des Juifs! "

19 Ils lui frappaient la tête avec un roseau, ils crachaient sur lui et, se mettant à genoux, ils se prosternaient devant lui.

20 Après s'être moqués de lui, ils lui enlevèrent la pourpre et lui remirent ses vêtements. Puis ils le font sortir pour le crucifier.

21 Ils réquisitionnent pour porter sa croix un passant, qui venait de la campagne. Simon de Cyrène, le père d'Alexandre et de Rufus.

22 Et ils le mènent au lieu-dit Golgotha, ce qui signifie lieu du Crâne.

23 Ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n'en prit pas.

 

*

 

Ce signe de la joie, le vin — un jour mes disciples s'en abstiendront, quand l'époux leur sera enlevé — disait Jésus peu avant. Hier nous célébrerions la Sainte Cène, avec ce fruit de la vigne dont Jésus disait qu'il n'en boirait plus jusqu'à ce qu'il le boive nouveau dans le Royaume de son Père.

 

Quelques heures après la Cène, Jésus refuse le vin que lui proposent les soldats. "Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau dans le Royaume de mon Père" (Marc 14:25).

 

Voilà donc un vin nouveau, en fait plus ancien que la création de la vigne, qui remonte aux jours d’Éternité, quand Dieu fondait son Royaume de résurrection en celui dont les jours remontent avant la Création du monde ; en celui qui aujourd’hui s’apprête à subir la passion. Ce vin d’Éternité, vin toujours nouveau dont on dit l'espérance dans chaque Sainte Cène.

 

Car dans chaque Sainte Cène est la promesse du Royaume et de son vin nouveau par lequel l’Esprit nous enivre alors qu’on ne le boit qu’en espérance. Or ce vendredi, au lendemain de la première Cène, celle du premier jeudi saint, l'Évangile nous dit des soldats romains : "ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n'en prit pas". Écho à ce que Jésus disait quelques heures auparavant : "je le boirai avec vous, nouveau, ce fruit de la vigne, dans le Royaume de Dieu." (Marc 14:25).

 

*

 

Alors en l'attente de ce jour, il y a place pour l'abstinence qui se symbolise par l'absence de Cène jusqu’au dimanche de la résurrection, car il est un vin que Jésus ne boit plus jusqu'au jour espéré.

 

Rappelons-nous ce que disent certains de ses contemporains à Jésus et à ses disciples, leur reprochant de ne pas être abstinents comme Jean-Baptiste. Jésus, qui aux noces de Cana a changé de l'eau en vin, lui qui est l'époux des noces célestes, répondait alors qu'on ne peut être abstinent pendant la noce. Ses disciples peuvent-ils jeûner et être à l'eau plate alors que la joie du Royaume est au milieu d'eux ? demande alors Jésus : ils jeûneront, ils s'abstiendront quand ils seront dans la tristesse, dans le deuil de celui qui va leur être enlevé, Jésus, l'époux céleste.

 

Le vin est bien le fruit et la boisson de la joie. Une joie qui n'est pas forcément tous les jours notre lot. Il y a un temps d'exil aussi.

 

Aujourd'hui, l'époux va nous être enlevé. "Ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n'en prit pas". Il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour planter et un temps pour arracher le plant, dit l'Ecclésiaste (3:4,2).

 

C'est probablement en signe de cette ambivalence des temps, que les officiants du culte biblique, devaient, selon la Torah, s'abstenir de vin au moment de leur office. Au moment du culte divin, on témoignait d'un exil dont on voulait qu'il passe. À ce moment, on aspire à la rencontre et à la dégustation du vin nouveau, qui est aussi le plus vieux des vins vieux, celui qui précède la création de la vigne.

 

Voilà un vin céleste, voilà une vigne qui le porte, et qui décidément nous hante... Et produit, en attendant le jour de la rencontre, la certitude que jusque là les temps ne sont décidément pas forcément à la fête...

 

Jésus sur la croix est le grand prêtre du culte biblique : "Ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n'en prit pas".

 

*

 

La religion biblique et le christianisme, religion du crucifié, portent toute une leçon sur la fragilité du bonheur passager : "Israël, vigne florissante, produisait du fruit à l'avenant...", dit le prophète Osée (10:1).

 

Mais voilà : "La vigne est étiolée, le figuier flétri; grenadier, palmier, pommier, tous les arbres des champs sont desséchés. La gaieté, confuse, se retire d'entre les humains", écrit à sont tour le prophète Joël (1:12).

 

Ce temps d'exil où la joie se retire, Jésus le partage et le porte en sa chair sur la croix, au lendemain du partage de la sainte Cène lors de la célébration de la Pâque avec ses disciples.

 

A travers ce regret des jours heureux, dans la nostalgie des jours du bonheur passé, les prophètes déjà conduisaient toute une méditation, en lien avec l'exil et la destruction du Temple. C'est presque l'essentiel de l'Écriture biblique finalement, c'est en tout cas une large part de ce qui constitue le judaïsme et le christianisme.

 

S'esquisse le sens de cette nostalgie plus fondamentale. "Que je chante pour mon ami, dit le livre d'Ésaïe, le chant du bien-aimé et de sa vigne: Mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau plantureux" (Ésaïe 5:1). Au-delà du regret de la vigne féconde des jours passés, au-delà de la joie du bon vin des jours qui s'en sont allés, se dessine une nostalgie plus fondamentale, celle de ce vin d’Éternité, vin nouveau remontant avant la création de la vigne, la nostalgie qui est aussi peut-être celle de Dieu, et par rapport à laquelle, précisément, il a créé la vigne, et cette vigne qu'est son peuple.

 

N'oublions pas que la parabole du Cep et des sarments donnée la veille. Jésus est lui-même le Cep, la vigne qui réjouit Dieu, et par laquelle Dieu réjouit les siens. De lui s'écoule le vin nouveau promis, ce vin plus ancien que la fondation du monde. Ce vin qu'il nous a donné comme signe de son sang qui coule dans les veines de l'univers, qui en est la substance même, et qui nous fait vivre comme la sève coule du Cep dans les sarments, de sorte que nous en portions nous-mêmes le fruit, que nous le soyons nous-mêmes.

 

Mais ce soir-là, "ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n'en prit pas". C'est le temps de l'absence, absence que Jésus marque dans son refus du vin qu'on lui tend, nous laissant dans la seule espérance du vin nouveau du jour du Royaume.

 

 

R.P.,

Vence,

Vendredi saint, 10.04.09

 

 

 

Page précédente / Page suivante

</div> </td> </tr> <tr> <td colspan="2" id="pied">Copyright © <a href="http://rolpoup1.zeblog.com/"> UN AUTRE TEMPS</a> - Blog créé avec <a target="_blank" href="http://www.zeblog.com">ZeBlog</a> </td> </tr> </table> </div> </BODY> </HTML>