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UN AUTRE TEMPS

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Matthieu 10, 16-33

Par rolpoup :: dimanche 22 juin 2008 à 10:30 :: Dimanches & fêtes

 

 

 

 

 

 

 

 

Habiba

 

 

 

Jérémie 20, 10-13

Psaume 69

Romains 5, 12-15

Matthieu 10, 26-33

 

Jérémie 20, 10-13

10 J’entends les propos menaçants de la foule - c’est partout l’épouvante: "Dénoncez-le!" -Oui, nous le dénoncerons ! Tous mes intimes guettent mes défaillances : "Peut-être se laissera-t-il tromper dans sa naïveté, et nous arriverons à nos fins, nous prendrons notre revanche."

11  Mais le SEIGNEUR est avec moi comme un guerrier redoutable ; mes persécuteurs trébucheront et n’arriveront pas à leurs fins. Ils seront couverts de honte-ils ne réussiront pas. Déshonneur à jamais! On ne l’oubliera pas.

12  SEIGNEUR tout-puissant, toi qui examines le juste, qui vois sentiments et pensées, je verrai ta revanche sur eux, car c’est à toi que je remets ma cause.

13  Chantez au SEIGNEUR ! Louez le SEIGNEUR ! Il délivre la vie des pauvres de la main des malfaiteurs.

 

Matthieu 10, 26-33

26  "Ne les craignez donc pas ! Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est secret qui ne sera connu.

27  Ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour ; ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les terrasses.

28  Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez bien plutôt celui qui peut faire périr âme et corps dans la géhenne.

29  Est-ce que l’on ne vend pas deux moineaux pour un sou ? Pourtant, pas un d’entre eux ne tombe à terre indépendamment de votre Père.

30  Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés.

31  Soyez donc sans crainte : vous valez mieux, vous, que tous les moineaux.

32  Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux ;

33  Mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon Père qui est aux cieux.

 

*

 

 

Voilà des paroles qui nous semblent loin notre actualité ?
Je citerai donc l’actualité de cette semaine. En l’occurrence dans El Watan, journal algérien, quelques numéros parus ces derniers jours. Je reprends tout d’abord deux articles de Mohand Aziri :

« Habiba, 36 ans, native de Tiaret en Algérie et issue d’une famille nombreuse et de modeste condition, a été arrêtée fin mars dernier (2008) par les gendarmes au retour d’un voyage à Oran où elle étudiait au Centre d’études bibliques de Bousville.

 

La jeune femme, ancienne employée d’une crèche à Oran, est accusée par le ministère public de pratiquer un « culte non musulman sans autorisation ». Une première dans les annales judiciaires. La situation est d’autant plus inédite. Une dizaine de procès a été intentée dans ce sens à travers de nombreuses villes du pays, Oran, Mascara, Sidi Bel Abbès, Béjaïa,... et plusieurs membres de l’Église protestante ont été condamnés à des peines de prison avec sursis, assorties de lourdes amendes. Ici, il s’agit du premier procès où la pratique libre de la foi chrétienne est vertement remise en cause. Jusque-là, l’appareil judiciaire s’est borné à juger les affaires liées au prosélytisme. »

 

« Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est secret qui ne sera connu » dit Jésus.

 

Ce qui se passe avec Habiba relève bien du dévoilement : « il s’agit du premier procès où la pratique libre de la foi chrétienne est remise en cause », précise El Watan.

 

« Convertie il y a quatre ans au christianisme, poursuit Mohand Aziri de El Watan, cette ancienne employée d’une crèche à Oran, sans niveau d’instruction (elle a mis fin à ses études au bout de la 6e année primaire) a été sommée par le procureur, d’après ses dires, de choisir entre "la mosquée ou le tribunal". Ce qu’elle fit, en choisissant le tribunal.

 

Face à son juge, écrit le journaliste, Habiba n’avait pas le cœur au reniement, ni aux dérobades. Calme, la voix presque éteinte, de nature, elle assumera au prétoire, sans détour, avoir choisi Al Massih, le Christ. Une vingtaine de jours auparavant, elle tenait tête au procureur de la République et refusa d’abandonner sous la contrainte sa nouvelle foi. »

 

« Ne les craignez pas! »

« Même vos cheveux sont tous comptés.

Soyez donc sans crainte: vous valez mieux, vous, que tous les moineaux.

Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux ».

 

Mohand Aziri poursuit : « Au juge qui la bombarde de questions, avec un ton moqueur, un ton amène, elle raconte sans s’encombrer de détails et dans un silence religieux sa passion, ses premiers pas dans l’Église et son arrestation fin mars par les gendarmes de Tiaret. « A l’Église, on t’a fait passer l’examen d’admission céleste ? », lui demande le juge. Silence dans la salle. « On t’a fait boire l’eau qui te mènera droit au paradis », revient encore à la charge le magistrat après que Habiba ait fait mine de ne pas comprendre la question. Elle répond par un « oui ». Un « oui » qui doit signifier qu’elle a été baptisée. Le juge lui demande de nouveau pourquoi elle transportait dans ses bagages une quantité d’ouvrages religieux, des évangiles notamment. « On n’en a cure que vous deveniez chrétienne ou bouddhiste, c’est entre vous et votre Créateur, dites-nous que faisiez-vous avec tous ces livres. »

 

*

 

Insignifiant tout cela ? Anecdotique ? En fait Habiba, peu instruite, nous dit la presse, vient de bouleverser le droit, ou plutôt de le souligner, par sa seule fidélité à sa foi.

 

« Ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour; ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les terrasses. »

 

C’est ce qu’elle a fait.

 

Son procès s’inscrit dans tout un contexte :

 

« Poursuivis donc après leur arrestation par les gendarmes à Tissemsilt, 50 km au nord-ouest de Tiaret, en avril 2007 en possession de bibles et de cassettes, Rachid, 40 ans, dont c’est la énième poursuite, et Djallal, 36 ans, tous deux informaticiens convertis au christianisme, devaient comparaître le 22 mai, puis hier, mais le procès a été reporté à la demande de maître Khalfoun, précisent des sources proches du dossier.
Condamnés à deux ans de prison ferme et à 500 000 DA d’amende chacun par défaut, ce procès en appel fut ajourné lors de l’audience publique du 28 mai à la demande du juge qui arguait de l’absence de casiers judiciaires dans les dossiers des prévenus. Celui-ci (le procès) se tiendra, dit-on, le 25 juin.
Au-delà du contexte médiatico-politico-judiciaire de ces affaires en cascade contre des Algériens de confession autre que l’Islam subsiste, nous dira le procureur général, "des supputations qu’il faudrait relativiser, voire écarter, et laisser place à une saine justice qui statuera selon les lois et textes en vigueur, dont ceux ayant valu leur ratification par l’Algérie". Mohamed Foulène, qui nous recevait en présence du procureur de la République près le tribunal de Tiaret, a fait savoir qu’"il faudrait se résoudre à séparer le politique du judiciaire". Notre interlocuteur, s’agissant du complément d’enquête demandé par le juge concernant l’affaire Habiba, […] contre laquelle ce même procureur avait requis trois années de prison, fait savoir que "le magistrat en charge du dossier travaille en son âme et conscience, loin des surenchères et est en droit d’approfondir l’enquête avant de rendre son verdict". Habiba, apprend-on par ailleurs, sera convoquée pour une audition complémentaire »,
écrit A. Khalid dans le même El Watan, n° de ce 19 juin.

 

L’enjeu qu’a soulevé Habiba pour l’Algérie, c’est Issad Mohand à Tizi Ouzou qui le souligne, toujours dans El Watan.

 

Cela dans le cadre d’une conférence-débat portant sur le thème « Justice algérienne : état des lieux » (qui fait l’objet d’une article de Nordine Douici) : le conférencier « aborde l’affaire Habiba, cette chrétienne qui est jugée au tribunal de Tiaret et poursuivie pour "prêche d’un culte non musulman sans autorisation". Il qualifie la constitution du ministère public en tant que partie civile de "grave". Un procès qui a démontré que "la République [algérienne] est fragile et qu’on a peur pour l’Islam, le tout sous les phares du monde entier" ».

 

Où l’on retrouve tout simplement — j’allais dire — les ancêtres spirituels de Habiba, protestants persécutés en France d’Ancien Régime par des ennemis qui étaient mus par la peur. La peur de perdre leur identité face à l’Évangile au nom duquel les persécutés ne se lassaient de leur répéter :

 

« Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux »

 

Maître Bouchachi, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme en tire un constat — qui est une évidence : « Les libertés et les droits de l’homme ne sont pas protégés » (titre un article de Nabila Amir, toujours dans El Watan) :

 

« Évoquant l’affaire, Me Bouchachi regrette "le comportement de la justice qui a donné l’occasion à l’Occident de nous traiter de pays qui ne respecte pas ses engagements [à savoir sa constitution] et qui ne tolère pas les autres religions". "Les personnes qui ont agi de la sorte ont porté atteinte et fait aussi du mal à l’Islam", a regretté Me Bouchachi qui avoue que la position affichée envers cette affaire est contraire aux textes de loi qui garantissent les libertés. »

 

« Quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon Père qui est aux cieux »

« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme; craignez bien plutôt celui qui peut faire périr âme et corps dans la géhenne. »

 

Voilà les paroles qu’Habiba a gardées chevillées au corps : « que peuvent me faire les hommes ? »

 

Sa foi est simple, nous dit-on, Habiba n’est pas instruite. D’où la tentation des bien-pensants européens, éventuellement protestants comme elle, de faire la fine bouche — comme les bien pensants européens, éventuellement protestants, avaient pu parfois faire la fine bouche devant le comportement d’illuminés, la foi bizarre des camisards. (Cela a été, me semble-t-il, peu répercuté par nos médias, malgré des prises de positions comme celles, pour notre pays, de l'Eglise réformée ou de la Fédération Protestante.)

 

Et pourtant ce sont eux qui ont bouleversé l’Europe, ce sont eux qui ont renversé les murailles de la peur de ceux qui craignaient pour leurs certitudes, comme aujourd’hui ses juges ont peur de la foi d’Habiba, qui renverse leurs certitudes.

 

Et déjà, avant même les échos que nous connaissons désormais, Habiba avait mobilisé et ému les intellectuels d’Algérie : la liberté de conscience ne se mesure pas.

 

C’est ce que signale dans El Watan Arezki Aït Larbi :

 

« "L’appel à la tolérance et aux respects des libertés", publié en mars dernier par un groupe d’intellectuels algériens, a recueilli plus de 2500 signatures. Dépassant leurs divergences, ils ont dénoncé les violations des libertés démocratiques, réaffirmé le droit de chacun de pratiquer le culte de son choix, ou de ne pas pratiquer, proclamant ainsi cette farouche volonté de vivre ensemble, dans le respect de chacun. […] En attendant d’autres formes de lutte plus déterminées, mais toujours pacifiques, les regards sont braqués sur le tribunal de Tiaret, où se joue le sort d’une femme, coupable d’avoir prié sans l’autorisation des gardiens du temple. Quel que soit le verdict qui sera prononcé, Habiba est déjà un symbole de courage et de liberté », conclut-il.

 

Trois ans de prison ont été requis. La décision a été reportée pour l’instant. Le procès se tiendra le 25 juin : le magistrat demande des informations complémentaires.

 

On imagine bien Habiba et ses condisciples, n’ayant que leur foi face à la menace, on imagine bien son inquiétude, comme antan Jérémie, dans nos lectures de ce jour, ch. 20, 10-13 : « Tous mes intimes guettent mes défaillances: "Peut-être se laissera-t-il tromper dans sa naïveté, et nous arriverons à nos fins, nous prendrons notre revanche."

Mais le SEIGNEUR est avec moi comme un guerrier redoutable; mes persécuteurs trébucheront et n’arriveront pas à leurs fins. »

 

« Ne les craignez pas », lui a dit par avance son Seigneur.

 

« Soyez donc sans crainte : vous valez mieux, vous, que tous les moineaux. »

 

Et déjà, en toute simplicité, elle ouvre des brèches pour nos lendemains à tous.

 

« Ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour; ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les terrasses. » 

 

 

RP

Antibes, 22.06.08

 

 

 

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